Mais qu'avait-elle besoin de lire ou de voir les autres? Elle n'avait qu'à regarder en elle. Cette existence pâle, éteinte—vue du dehors,—comme elle s'illuminait, du dedans! Quelle vie pleine! Que de souvenirs, de trésors, dont nul ne soupçonnait l'existence!... Avaient-ils jamais eu quelque réalité?—Sans doute, ils étaient réels, puisqu'ils l'étaient pour elle... Ô pauvres vies, que transfigure la baguette magique du rêve!
Mme Arnaud remontait le cours des années, jusqu'à sa petite enfance; chacune des grêles fleurettes de ses espoirs évanouis refleurissait en silence... Premier amour d'enfant pour une jeune fille, dont le charme l'avait fascinée dès le premier regard; elle l'aimait, comme on aime d'amour, quand on est infiniment pur; elle mourait d'émotion, à se sentir touchée par elle; elle eût voulu baiser ses pieds, être sa fille, se marier avec elle: l'idole s'était mariée, n'avait pas été heureuse, avait eu un enfant qui était mort, était morte... Autre amour, vers douze ans, pour une fillette de son âge qui la tyrannisait, une blondine endiablée, rieuse, autoritaire, qui s'amusait à la faire pleurer et qui ensuite la couvrait de baisers; elles formaient ensemble mille projets romanesques pour l'avenir: celle-là s'était faite Carmélite, brusquement, sans que l'on sût pourquoi; on la disait heureuse... Puis, une grande passion pour un homme beaucoup plus âgé. De cette passion, personne n'avait rien su, pas même celui qui en était l'objet. Elle y avait dépensé une ardeur de dévouement, des trésors de tendresse... Puis, une autre passion: on l'aimait, cette fois. Mais par une timidité singulière, une défiance de soi, elle n'avait pas osé croire qu'on l'aimât, laissé voir qu'elle aimait. Et le bonheur avait passé, sans qu'elle l'eût saisi... Puis... Mais que sert de conter aux autres ce qui n'a de sens que pour soi! Tant de menus faits, qui avaient pris une signification profonde: une attention d'ami; un gentil mot d'Olivier, dit sans qu'il y prît garde; les bonnes visites de Christophe et le monde enchanté qu'évoquait sa musique; un regard d'inconnu: oui, même, chez cette excellente femme, honnête et pure, des infidélités involontaires de pensée qui la troublaient et dont elle rougissait, qu'elle écartait faiblement, et qui lui faisaient tout de même,—étant si innocentes,—un peu de soleil au cœur... Elle aimait bien son mari, quoiqu'il ne fût pas tout à fait celui qu'elle rêvait. Mais il était bon; et un jour qu'il lui avait dit:
—Ma chère femme, tu ne sais pas tout ce que tu es pour moi. Tu es toute ma vie...
Son cœur s'était fondu; et, ce jour-là, elle s'était sentie unie à lui, tout entière, pour toujours. Chaque année les avait attachés plus étroitement l'un à l'autre. Ils avaient fait de beaux rêves ensemble. Rêves de travaux, de voyages, d'enfants. Qu'en était-il advenu?... Hélas!... Mme Arnaud les rêvait encore. Il y avait un petit enfant, auquel elle avait si souvent, si profondément songé, qu'elle le connaissait presque comme s'il était là. Elle y avait travaillé, des années, sans cesse l'embellissant de ce qu'elle voyait de plus beau, de ce qu'elle aimait de plus cher... Silence!...
C'était tout. C'étaient des mondes. Combien de tragédies ignorées, même des plus intimes, au fond des vies les plus calmes, les plus médiocres en apparence! Et la plus tragique:—qu'il ne se passe rien dans ces vies d'espoirs, qui crient désespérément vers ce qui est leur droit, leur bien promis par la nature, et refusé,—qui se dévorent dans une angoisse passionnée,—et qui n'en montrent rien au dehors!
Mme Arnaud, pour son bonheur, n'était pas occupée que d'elle-même. Sa vie ne remplissait qu'une part de ses rêveries. Elle vivait aussi la vie de ceux qu'elle connaissait, ou qu'elle avait connus, elle se mettait à leur place, elle pensait à Christophe, à son amie Cécile. Elle y pensait aujourd'hui. Les deux femmes s'ôtaient prises d'affection l'une pour l'autre. Chose curieuse, des deux c'était la robuste Cécile qui avait besoin de s'appuyer sur la fragile Mme Arnaud. Au fond, cette grande fille joyeuse et bien portante était moins forte qu'elle n'en avait l'air. Elle passait par une crise. Les cœurs les plus tranquilles ne sont pas à l'abri des surprises. Un sentiment très tendre s'était insinué en elle; elle ne voulait point le reconnaître d'abord; mais il avait grandi jusqu'à ce qu'elle fût forcée d'en convenir:—elle aimait Olivier. Les manières douces et affectueuses du jeune homme, le charme un peu féminin de sa personne, ce qu'il avait de faible et de livré, tout de suite l'avaient attirée:—(une nature maternelle aime qui a besoin d'elle).—Ce qu'elle avait ensuite appris des chagrins du ménage lui avait inspiré pour Olivier une pitié dangereuse. Sans doute, ces raisons n'eussent pas suffi. Qui peut dire pourquoi un être s'éprend d'un autre? Ni l'un ni l'autre n'y est pour rien, souvent; c'est l'heure: elle livre par surprise un cœur qui n'est point sur ses gardes à la première affection qui se trouve sur son chemin.—Dès le moment qu'elle ne put en douter, Cécile s'efforça courageusement d'arracher l'aiguillon d'un amour qu'elle jugeait coupable et absurde; elle se fit souffrir longtemps, et elle ne guérit point. Personne ne s'en fût douté: elle mettait sa vaillance à avoir l'air heureuse. Mme Arnaud était seule à savoir ce qu'il lui en coûtait. Cécile venait poser sa tête à la nuque robuste sur la mince poitrine de Mme Arnaud. Elle versait quelques larmes en silence, elle l'embrassait, et puis elle s'en allait en riant. Elle avait une adoration pour cette frêle amie, en qui elle sentait une énergie morale et une foi supérieure à la sienne. Elle ne se confiait pas. Mais Mme Arnaud savait deviner à demi-mot. Le monde lui semblait un malentendu mélancolique. Impossible de le résoudre. On ne peut que l'aimer, avoir pitié, rêver.
Et quand la ruche des rêves bourdonnait trop en elle, quand la tête lui tournait, elle allait à son piano, et laissait ses mains frôler les touches, au hasard, à voix basse, pour envelopper de la lumière apaisée des sons le mirage de la vie...
Mais la brave petite femme n'oubliait pas l'heure des devoirs journaliers; et quand Arnaud rentrait, il trouvait la lampe allumée, le souper prêt, et la figure pâlotte et souriante de sa femme qui l'attendait. Et il ne se doutait point des voyages qu'elle avait faits.
Le difficile avait été de maintenir ensemble, sans heurts, les deux vies: la vie quotidienne, et l'autre, la grande vie de l'esprit, aux horizons lointains. Ce ne fut pas toujours aisé. Heureusement, Arnaud vivait, lui aussi, une vie en partie imaginaire, dans les livres, les œuvres d'art, dont le feu éternel entretenait la flamme tremblante de son âme. Mais il était, ces dernières années, de plus en plus préoccupé par les petits tracas de sa profession, les injustices, les passe-droits, les ennuis avec ses collègues ou avec ses élèves; il était aigri; il commençait à parler de politique, à déblatérer contre le gouvernement et contre les Juifs; il rendait Dreyfus responsable de ses mécomptes universitaires. Son humeur chagrine se communiqua un peu à Mme Arnaud. Elle approchait de la quarantaine. Elle passait par un âge, où sa force vitale était troublée, cherchait son équilibre. Il se fit dans sa pensée de grandes déchirures. Pendant un temps, ils perdirent l'un et l'autre toute raison d'exister: car ils n'avaient plus où attacher leur toile d'araignée. Si faible que soit le support de réalité, il en faut un au rêve. Tout support leur manquait. Ils ne trouvaient plus à s'appuyer l'un sur l'autre. Au lieu de l'aider, il s'accrochait à elle. Et elle se rendait compte qu'elle ne suffisait pas à le soutenir: alors, elle ne pouvait plus se soutenir elle-même. Seul, un miracle était capable de la sauver. Elle l'appelait...
Il vint des profondeurs de l'âme. Mme Arnaud sentit sourdre de son cœur solitaire le besoin sublime et absurde de créer malgré tout, malgré tout de tisser sa toile à travers l'espace, pour la joie de tisser, s'en remettant au vent, au souffle de Dieu, de la porter là où elle devait aller. Et le souffle de Dieu la rattacha à la vie, lui trouva des appuis invisibles. Alors, le mari et la femme recommencèrent tous deux de filer patiemment la magnifique et vaine toile de leurs songes, faite du plus pur de leur sang.