Mais Olivier était d'humeur moins facile. Il ne pouvait supporter de s'exhiber en public, d'être le point de mire de toute une société. C'était déjà pour lui une souffrance de parler, quand il y avait du monde. Jouer, surtout pour des gens qui n'aimaient pas la musique—(il le voyait très bien),—que la musique ennuyait même, et qui vous faisaient jouer seulement par habitude, lui semblait une tyrannie, contre laquelle il tentait de s'insurger en vain. Il refusait obstinément. Certains soirs, il se sauvait; il allait se cacher dans une chambre noire, dans le corridor, et jusqu'au grenier, malgré sa peur des araignées. Sa résistance rendait les insistances plus vives et plus narquoises; les objurgations des parents s'y mêlaient, agrémentées de quelques claques, quand l'esprit de révolte soufflait trop impertinemment. Et il devait toujours finir par jouer,—naturellement, en dépit du bon sens. Ensuite, il souffrait, la nuit, d'avoir mal joué, parce qu'il aimait vraiment la musique.

Le goût de la petite ville n'avait pas toujours été aussi médiocre. On se souvenait d'un temps, où l'on faisait d'assez bonne musique de chambre, chez deux ou trois bourgeois. Mme Jeannin parlait souvent de son grand-père, qui raclait du violoncelle avec passion, et qui chantait des airs de Gluck, de Dalayrac et de Berton. Il y en avait encore un gros cahier à la maison, ainsi qu'une liasse d'airs italiens. Car l'aimable vieillard était comme M. Andrieux, dont Berlioz disait: «Il aimait bien Gluck.» Et il ajoutait avec amertume: «Il aimait bien aussi Piccinni».—Peut-être aimait-il mieux Piccinni. En tout cas, les airs italiens l'emportaient de beaucoup en nombre, dans la collection du grand-père. Ils avaient été le pain musical du petit Olivier. Nourriture peu substantielle, et un peu analogue aux sucreries de province, dont on bourre les enfants: elles affadissent le goût, démolissent l'estomac, et risquent d'enlever pour toujours l'appétit pour des aliments plus sérieux. Mais la gourmandise d'Olivier ne pouvait être mise en cause. D'aliments plus sérieux, on ne lui en offrait pas. Il n'avait pas de pain, il mangeait du gâteau. C'est ainsi que, par la force des choses, Cimarosa, Paesiello, et Rossini devinrent les nourriciers de ce petit garçon mélancolique et mystique, dont la tête tournait un peu, en buvant l'Asti spumante, que lui versaient, au lieu de lait, ces pères Silènes hilares et effrontés, et les deux petites Bacchantes sautillantes de Naples et de Catane, au sourire ingénu et lascif, avec une jolie larme dans les yeux: Pergolèse et Bellini.

Il jouait beaucoup de musique, tout seul, pour son plaisir. Il en était imprégné. Il ne cherchait pas à comprendre ce qu'il jouait, il en jouissait passivement. Personne ne songeait à lui faire apprendre l'harmonie; et lui-même ne s'en souciait pas. Tout ce qui était science et esprit scientifique était étranger à la famille, surtout du côté maternel. Ces hommes de loi, beaux esprits et humanistes, étaient perdus devant un problème. On citait, comme un phénomène, un membre de la famille,—un cousin éloigné,—qui était entré au Bureau des Longitudes. Encore disait-on qu'il en était devenu fou. La vieille bourgeoisie de province, d'esprit robuste et positif, mais assoupi par ses longues digestions et la monotonie des jours, est pleine de son bon sens; elle a une telle foi en lui qu'elle se fait fort de ne trouver aucune difficulté qu'il ne soit suffisant à résoudre; et elle n'est pas loin de considérer les hommes de science comme des espèces d'artistes, plus utiles que les autres, mais moins relevés, parce que du moins les artistes ne servent à rien; et cette fainéantise ne manque pas de distinction. Au lieu que les savants sont presque des ouvriers manuels,—(ce qui est déshonorant),—des contremaîtres plus instruits et un peu toqués; très forts sur le papier; mais, sortis de leur usine à chiffres, il n'y a plus personne! Ils n'iraient pas loin, s'ils n'avaient, pour les diriger, les gens de bon sens, qui possèdent l'expérience de la vie et des affaires.

Le malheur est qu'il n'est pas prouvé que cette expérience de la vie et des affaires soit aussi ferme que ces gens de bon sens voudraient se le faire accroire. C'est bien plutôt une routine, limitée à un très petit nombre de cas très faciles. Que survienne un cas imprévu, où il faut prendre parti promptement et vigoureusement, les voilà désarmés.

Le banquier Jeannin était de cette espèce. Tout était si bien prévu d'avance, tout se répétait si exactement dans le rythme de la vie de province qu'il n'avait jamais rencontré de difficultés sérieuses dans ses affaires. Il avait pris la succession de son père, sans aptitude spéciale pour ce métier; puisque tout avait bien marché depuis, il en faisait honneur à ses lumières naturelles. Il aimait à dire qu'il suffisait d'être honnête, appliqué, et d'avoir du bon sens; et il pensait transmettre sa charge à son fils, sans plus s'inquiéter des goûts de celui-ci que son père n'avait fait pour lui-même. Il ne l'y préparait point. Il laissait ses enfants pousser à leur gré, pourvu qu'ils fussent de braves petits, et surtout qu'ils fussent heureux: car il les adorait. Aussi, étaient-ils aussi mal préparés que possible à la lutte pour la vie: fleurs de serre. Mais ne devaient-ils pas toujours vivre ainsi? Dans leur molle province, dans leur famille riche, considérée, avec un père aimable, gai, cordial, entouré d'amis, jouissant d'une des premières situations du pays, la vie était si facile et riante!

Antoinette avait seize ans. Olivier allait faire sa première communion. Il s'engourdissait dans le bourdonnement de ses rêves mystiques. Antoinette écoutait chanter le voluptueux ramage de l'espérance enivrée, qui, comme le rossignol d'avril, remplit les cœurs printaniers. Elle jouissait de sentir son corps et son âme fleurissants, de se savoir jolie et de se l'entendre dire. Les éloges de son père, ses paroles imprudentes eussent suffi à lui tourner la tête.

Il était en extase devant elle; il s'amusait de sa coquetterie, de ses œillades langoureuses à son miroir, de ses roueries innocentes et malignes. Il la prenait sur ses genoux, il la taquinait au sujet de son petit cœur, des conquêtes qu'elle faisait, des demandes en mariage qu'il prétendait avoir reçues pour elle; il les énumérait: des bourgeois respectables, tous plus vieux et plus laids les uns que les autres. Elle se récriait d'horreur, avec des éclats de rire, les bras passés autour du cou de son père, la figure blottie contre sa joue. Et il lui demandait quel serait l'heureux élu: si c'était M. le procureur de la République, dont la vieille bonne des Jeannin disait qu'il était laid comme les sept péchés capitaux, ou bien le gros notaire. Elle lui donnait de petites tapes pour le faire taire, ou lui fermait la bouche avec ses mains. Il baisait les menottes, et chantait, en la faisant sauter sur ses genoux, la chanson connue:

Que voulez-vous, la belle?
Est-ce un mari bien laid?

Elle répondait, en pouffant, et lui nouant les favoris sous le menton, par le refrain:

Plutôt joli que laid,
Madame, s'il vous plaît.