—Ne t'afflige pas, dit Olivier, souriant. Le bien qu'elle nous a fait, sans le vouloir, est plus grand que le mal. C'est vous qui avez fait reflamber notre idéalisme, c'est vous qui avez ranimé chez nous les ardeurs de la science et de la foi, c'est vous qui avez fait couvrir d'écoles notre France, c'est vous qui avez surexcité les puissances de création d'un Pasteur, dont les seules découvertes ont suffi à combler la rançon de guerre de cinq milliards, c'est vous qui avez fait renaître notre poésie, notre peinture, notre musique; c'est à vous que nous devons le réveil de la conscience de notre race. On est récompensé de l'effort qu'on a dû faire de préférer sa foi au bonheur: car on a pris ainsi le sentiment d'une telle force morale, parmi l'apathie du monde, qu'on finit par ne plus douter, même de la victoire. Si peu que nous soyons, vois-tu, mon bon Christophe, et si faibles que nous paraissions,—une goutte d'eau dans l'océan de la force allemande,—nous croyons que ce sera la goutte d'eau qui colorera l'océan. La phalange macédonienne enfoncera les massives armées de la plèbe européenne.
Christophe regarda le chétif Olivier, dont les regards brillaient de foi:
—Pauvres petits Français débiles! Vous êtes plus forts que nous.
—Ô bonne défaite, répétait Olivier. Béni soit le désastre! Nous ne le renierons pas! Nous sommes ses enfants.
[DEUXIÈME PARTIE]
La défaite reforge les élites; elle fait le tri des âmes; elle met de côté ce qu'il y a de pur et fort; elle le rend plus pur et plus fort. Mais elle précipite la chute des autres, ou brise leur élan. Par là, elle sépare le gros du peuple, qui tombe, de l'élite qui continue sa marche. L'élite le sait, et elle en souffre; même chez les plus vaillants, il y a une mélancolie secrète, le sentiment de leur impuissance et de leur isolement. Et le pire,—séparés du corps de leur peuple, ils sont aussi séparés entre eux. Chacun lutte, pour son compte. Ceux qui sont forts ne pensent qu'à se sauver. Ô homme, aide-toi toi-même!... Ils ne songent pas que la virile maxime veut dire: Ô hommes, aidez-vous! À tous manquent la confiance, l'expansion de sympathie et le besoin d'action commune que donne la victoire d'une race, le sentiment de la plénitude, du passage au zénith.
Christophe et Olivier en savaient quelque chose. Dans ce Paris, rempli d'âmes faites pour les comprendre, dans cette maison peuplée d'amis inconnus, ils étaient aussi seuls que dans un désert d'Asie.
La situation était rude. Leurs ressources, presque nulles. Christophe avait tout juste les travaux de copies et de transcriptions musicales, commandés par Hecht. Olivier avait imprudemment donné sa démission de l'Université, dans la période de découragement qui avait suivi la mort de sa sœur et qu'avait encore accru une expérience douloureuse d'amour dans le monde de Mme Nathan:—(il n'en avait jamais parlé à Christophe, car il avait la pudeur de ses peines; un de ses charmes était qu'il conservait toujours un peu de mystère intime, même avec ses plus intimes).—Dans cet affaissement moral où il avait faim de silence, sa tâche de professeur lui était devenue intolérable. Il n'avait aucun goût pour ce métier, où il faut s'étaler, dire tout haut sa pensée, où l'on n'est jamais seul. Le professorat de lycées exige, pour avoir quelque noblesse, une vocation d'apostolat, qu'Olivier ne possédait point; et le professorat de Facultés impose un contact perpétuel avec le public, qui est douloureux aux âmes éprises de solitude, comme celle d'Olivier. Deux ou trois fois, il avait dû parler en public: il en avait éprouvé une humiliation singulière. Cette exhibition sur une estrade lui était odieuse. Il voyait le public, il le sentait, comme avec des antennes, il le savait composé, en majorité, de désœuvrés qui cherchaient uniquement à se désennuyer; et le rôle d'amuseur officiel n'était pas de son goût. Mais surtout, cette parole du haut de la chaire déforme la pensée; si l'on n'y prend garde, elle risque d'entraîner à un cabotinisme dans les gestes, la diction, l'attitude, la façon de présenter les idées,—dans la mentalité même. La conférence est un genre qui oscille entre deux écueils: la comédie ennuyeuse et le pédantisme mondain. Cette forme de monologue à haute voix, en présence de centaines de personnes inconnues et muettes, ce vêtement tout fait, qui doit aller à tous et qui ne va à personne, est, pour un cœur d'artiste un peu sauvage et fier, quelque chose d'intolérablement faux. Olivier, qui sentait le besoin de se concentrer et de ne rien dire qui né fût l'expression intégrale de sa pensée, laissa donc le professorat, où il avait eu tant de peine à entrer; et n'ayant plus sa sœur pour le retenir sur la pente de ses songeries, il se mit à écrire. Il avait la naïve croyance qu'ayant une valeur artistique, cette valeur ne pouvait manquer d'être reconnue, sans qu'il fît rien pour cela.
Il fut bien détrompé. Impossible de rien publier. Il avait un amour jaloux de la liberté, qui lui inspirait l'horreur de tout ce qui y porte atteinte et qui le faisait vivre à part, plante étouffée, entre les blocs des églises politiques dont les associations ennemies se partageaient le pays et la presse. Il n'était pas moins à l'écart de toutes les coteries littéraires et rejeté par elles. Il n'avait là, il n'y pouvait avoir aucun ami. Il était rebuté par la dureté, la sécheresse, l'égoïsme de ces âmes d'intellectuels (à part le très petit nombre qu'entraîne une vocation réelle, ou qu'absorbe une recherche scientifique passionnée). C'est une triste chose qu'un homme, qui a atrophié son cœur, au profit de son cerveau,—quand le cerveau n'est pas grand. Nulle bonté, et une intelligence comme un poignard dans le fourreau: ou ne sait jamais si elle ne vous égorgera pas. Il faut rester perpétuellement armé. Nulle amitié possible qu'avec les bonnes gens, qui aiment les belles choses, sans y chercher leur profit,—ceux qui vivent en dehors de l'art. Le souffle de l'art est irrespirable pour la plupart des hommes. Seuls, les très grands y peuvent vivre, sans perdre l'amour, qui est la source de la vie.