—J'ai la haine de la haine, dit Olivier.

—Si seulement tu l'avais! dit Christophe.

—Tu dis vrai, je n'en ai même pas la force. Que veux-tu? Je ne puis pas ne pas voir les raisons de mes ennemis. Je me répète le mot de Chardin: «De la douceur! De la douceur!»

—Diable de mouton! dit Christophe. Mais tu auras beau faire, je te ferai sauter le fossé, je te mènerai tambour battant.

En effet, il prit en main la cause d'Olivier, et se mit en campagne. Ses débuts ne furent pas très heureux. Il s'irritait au premier mot, et il faisait du tort à son ami, en le défendant; il s'en rendait compte, après, et se désolait de ses maladresses.

Olivier n'était pas en reste. Il bataillait pour Christophe. Il avait beau redouter la lutte et être doué d'une intelligence lucide et ironique, qui raillait les paroles et les actes excessifs: quand il s'agissait de défendre Christophe, il dépassait en violence tous les autres et Christophe. Il perdait la tête. En amour, il faut savoir déraisonner. Olivier ne s'en faisait pas faute.—Toutefois, il se montrait plus habile que Christophe. Ce garçon, intransigeant et maladroit pour lui-même, était capable de politique et presque de rouerie pour le succès de son ami; il dépensait une énergie et une ingéniosité admirables à lui gagner des partisans; il savait intéresser à lui des critiques musicaux et des Mécènes, qu'il eût rougi de solliciter pour lui-même.

Au bout du compte, ils avaient bien du mal à améliorer leur sort. Leur amour l'un pour l'autre leur faisait commettre beaucoup de sottises. Christophe s'endettait pour faire éditer en cachette un volume de poésies d'Olivier, dont on ne vendit pas un exemplaire. Olivier décidait Christophe à donner un concert, où il ne vint presque personne. Christophe, devant la salle vide, se consolait bravement avec le mot de Hændel: «Parfait! Ma musique en sonnera mieux...» Mais cette forfanterie ne leur rendait pas l'argent qu'ils avaient dépensé; et ils rentraient au logis, le cœur gros.

Parmi ces difficultés, le seul qui leur vînt en aide était un Juif d'une quarantaine d'années, nommé Taddée Mooch. Il tenait un magasin de photographies d'art; il s'intéressait à son métier, il y apportait beaucoup de goût et d'habileté; mais il s'intéressait à tant de choses, à côté, qu'il en négligeait son commerce. Quand il s'en occupait, c'était pour chercher des perfectionnements techniques, pour s'engouer de nouveaux procédés de reproductions, qui, malgré leur ingéniosité, réussissaient rarement et coûtaient beaucoup d'argent. Il lisait énormément et se tenait à l'affût de toutes les idées neuves en philosophie, en art, en science, en politique; il avait un flair surprenant pour découvrir les forces originales: on eût dit qu'il en subissait l'aimant caché. Entre les amis d'Olivier, isolés comme lui et travaillant chacun de son côté, il servait de lien. Il allait des uns aux autres; et par lui s'établissait entre eux, sans qu'ils en eussent conscience, un courant permanent d'idées.

Quand Olivier voulut le faire connaître à Christophe, Christophe s'y refusa d'abord; il était las de ses expériences avec la race d'Israël. Olivier, en riant, insista, disant qu'il ne connaissait pas mieux les Juifs qu'il ne connaissait la France. Christophe consentit donc; mais la première fois qu'il vit Taddée Mooch, il fit la grimace. Mooch était, d'apparence, plus Juif que de raison: le Juif, tel que le représentent ceux qui ne l'aiment point: petit, chauve, mal fait, le nez pâteux, de gros yeux qui louchaient derrière de grosses lunettes, la figure enfouie sous une barbe mal plantée, rude et noire, les mains poilues, les bras longs, les jambes courtes et torses: un petit Baal syrien. Mais il y avait en lui une telle expression de bonté que Christophe en fut touché. Surtout Mooch était simple et ne disait aucune parole inutile. Pas de compliments exagérés. Un mot discret seulement. Mais un empressement à se rendre utile; et, avant même qu'on lui eût rien demandé, un service accompli. Il revenait souvent, trop souvent; et presque toujours il apportait quelque bonne nouvelle: un travail à faire pour l'un des deux amis, un article d'art ou des cours pour Olivier, des leçons de musique pour Christophe. Il ne restait jamais longtemps. Il mettait une affectation à ne pas s'imposer. Peut-être percevait-il l'agacement de Christophe, dont le premier mouvement était toujours d'impatience, lorsqu'il voyait paraître à la porte la figure barbue de l'idole carthaginoise,—(il l'appelait: Moloch),—quitte, le moment d'après, à se sentir le cœur plein de gratitude pour sa parfaite bonté.

La bonté n'est pas rare chez les Juifs: c'est de toutes les vertus celle qu'ils admettent le mieux, même quand ils ne la pratiquent pas. À la vérité, elle reste chez la plupart sous une forme négative ou neutre: indulgence, indifférence, répugnance à faire le mal, tolérance ironique. Chez Mooch, elle était passionnément active. Il était toujours prêt à se dévouer pour quelqu'un ou pour quelque chose. Pour ses coreligionnaires pauvres, pour les réfugiés russes, pour les opprimés de toutes les nations, pour les artistes malheureux, pour toutes les infortunes, pour toutes les causes généreuses. Sa bourse était toujours ouverte; et, si peu garnie qu'elle fût, il trouvait moyen d'en faire sortir quelque obole; quand elle était vide, il en faisait sortir de la bourse des autres; il ne comptait jamais ses peines, ni ses pas, du moment qu'il s'agissait de rendre service. Il faisait cela simplement,—avec une simplicité exagérée. Il avait le tort de dire un peu trop qu'il était simple et sincère: mais le plus fort, c'est qu'il l'était.