Mais Christophe n'admettait pas qu'on fît de lui un chrétien malgré lui. Il se défendait avec une ardeur naïve, comme s'il pouvait y avoir la moindre importance à ce qu'on attachât à ses pensées une étiquette, ou bien une autre. L'abbé Corneille l'écoutait avec un peu d'ironie ecclésiastique, à peine perceptible, et beaucoup de bonté. Il avait une patience inaltérable, qui reposait sur l'habitude de sa foi. Les épreuves de l'Église actuelle l'avaient trempée; tout en jetant sur lui une grande mélancolie, et bien qu'elles l'eussent fait passer par de douloureuses crises morales, elles ne l'atteignaient pas, au fond. Certes, il était cruel de se voir opprimé par ses chefs, ses démarches épiées par les évêques, guettées par les libres penseurs qui cherchaient à exploiter ses pensées, à se servir de lui contre sa foi, également incompris et traqué par ses coreligionnaires et par les ennemis de sa religion. Impossible de résister: car il faut se soumettre. Impossible de se soumettre, du cœur: car on sait que l'autorité se trompe. Angoisse de ne pas parler. Angoisse de parler et d'être faussement interprété. Sans compter les autres âmes dont on est responsable, ceux qui attendent de vous un conseil, une aide, et que l'on voit souffrir... L'abbé Corneille souffrait pour eux et pour lui, mais il se résignait. Il savait combien peu comptent les jours d'épreuves, dans la longue histoire de l'Église.—Seulement, à se replier dans sa résignation muette, il s'anémiait lentement, il prenait une timidité, une peur de parler, qui lui rendait pénible la moindre démarche, et peu à peu l'enveloppait d'une torpeur de silence. Il s'y sentait tomber avec tristesse, mais sans réagir. La rencontre de Christophe lui fut d'un grand secours. La juvénile ardeur, l'intérêt affectueux et naïf que son voisin lui témoignait, ses questions parfois indiscrètes, lui faisait du bien. Christophe le forçait à rentrer dans la compagnie des vivants.

Aubert, l'ouvrier électricien, se rencontra avec lui chez Christophe. Il fit un haut-le-corps, quand il vit le prêtre. Il eut peine à cacher sa répulsion. Même quand ce premier sentiment fut vaincu, il lui en resta un malaise, à se trouver avec cet homme enjuponné, qui était pour lui un être indéfinissable. Toutefois, le plaisir qu'il avait à causer avec des gens bien élevés l'emporta sur son anticléricalisme. Il était surpris du ton affable qui régnait entre M. Watelet et l'abbé Corneille; il ne l'était pas moins de voir un prêtre démocrate, et un révolutionnaire aristocrate: cela renversait toutes ses idées reçues. Il cherchait vainement dans quelles catégories il pourrait les classer; car il avait besoin de classer les gens, pour les comprendre. Il n'était pas facile de trouver un compartiment où ranger la paisible liberté de ce prêtre, qui avait lu Anatole France et Renan, et qui en parlait tranquillement, avec justice et justesse. En matière de science, l'abbé Corneille avait pour règle de se laisser conduire par ceux qui savaient, plus que par ceux qui commandaient. Il honorait l'autorité; mais elle n'était pas, pour lui, du même ordre que la science. Chair, esprit, charité: les trois ordres, les trois degrés de l'échelle divine, l'échelle de Jacob.—Naturellement, le brave Aubert était bien loin de soupçonner un tel état d'esprit. L'abbé Corneille disait doucement à Christophe que Aubert lui rappelait des paysans français, qu'il avait vus. Une jeune Anglaise leur demandait son chemin. Elle leur parlait anglais. Ils écoutaient sans comprendre. Puis, ils parlaient français. Elle ne comprenait pas. Alors, ils la regardaient avec pitié, hochaient la tête, et disaient, en reprenant leur travail:

—C'est-y-malheureux, tout de même! Une si belle fille!...

Dans les premiers temps, Aubert, intimidé par la science et les manières distinguées du prêtre et de M. Watelet, se tut, buvant leur conversation. Peu à peu, il s'y mêla, cédant au plaisir naïf qu'il avait à s'entendre parler. Il étala son idéologie vague. Les deux autres l'écoutaient poliment, avec un petit sourire intérieur. Aubert, ravi, ne s'en tint pas là; il usa, et bientôt il abusa de l'inépuisable patience de l'abbé Corneille. Il lui lut ses élucubrations. Le prêtre écoutait, résigné; cela ne l'ennuyait pas trop: car il écoutait moins les paroles que l'homme. Et puis, comme il disait à Christophe, qui le plaignait:

—Bah! j'en entends bien d'autres!

Aubert était reconnaissant à M. Watelet et à l'abbé Corneille; et tous trois, sans beaucoup s'inquiéter de se comprendre mutuellement, arrivaient à s'aimer, sans trop savoir pourquoi. Ils étaient surpris de se trouver si proches l'un de l'autre. Ils ne l'eussent jamais pensé.—Christophe les unissait.

Il avait d'innocentes alliées dans les trois enfants, les deux petites Elsberger, et la fillette adoptive de M. Watelet. Il était devenu leur ami. Il avait peine de l'isolement où elles vivaient. À force de parler à chacune de la petite voisine inconnue, il leur donna le désir irrésistible de se voir. Elles s'adressaient des signaux par les fenêtres; elles échangeaient des mots furtifs dans l'escalier. Elles firent tant, secondées par Christophe, qu'elles obtinrent la permission de se rencontrer au Luxembourg. Christophe, heureux du succès de son astuce, alla les y voir, la première fois qu'elles furent ensemble; il les trouva gauches, empruntées, ne sachant que faire d'un bonheur si nouveau. Il les dégela en un instant, il inventa des jeux, des courses, une chasse; il y fit sa partie avec autant de passion que s'il avait dix ans; les promeneurs jetaient un coup d'œil amusé sur ce grand garçon, qui courait en poussant des cris, et tournait autour des arbres, poursuivi par trois petites filles. Et comme les parents, toujours soupçonneux, se montraient peu disposés à ce que ces parties au Luxembourg se renouvelassent souvent,—(car ils ne pouvaient les surveiller d'assez près)—Christophe trouva moyen de faire inviter les enfants à jouer dans le jardin même de la maison, par le commandant Chabran, qui habitait au rez-de-chaussée.

Le hasard l'avait mis en relations avec lui:—(le hasard sait trouver ceux qui savent s'en servir).—La table de travail de Christophe était près de sa fenêtre. Le vent emporta quelques feuilles de musique dans le jardin d'en bas. Christophe courut les chercher, nu-tête, débraillé, comme il était. Il pensait avoir affaire à un domestique. Ce fut la jeune fille qui lui ouvrit. Un peu interloqué, il lui exposa l'objet de sa visite. Elle sourit, et le fit entrer; ils allèrent dans le jardin. Après qu'il eut ramassé ses papiers, il s'esquivait, et elle le reconduisait, quand ils se croisèrent avec l'officier qui rentrait. Le commandant regarda, d'un œil surpris, cet hôte hétéroclite. La jeune fille le lui présenta, en riant.

—Ah! c'est vous, le musicien? dit l'officier. Charmé! Nous sommes confrères.

Il lui serra la main. Ils causèrent, sur un ton d'ironie amicale, des concerts qu'ils se donnaient l'un à l'autre, Christophe sur son piano, le commandant sur sa flûte. Christophe voulait partir; mais l'autre ne le lâchait plus; et il s'était lancé dans des développements à perte de vue sur la musique. Brusquement, il s'arrêta, et dit: