—Oh! les lâches! disait-il.

—À qui en as-tu? demandait Olivier. Toujours à quelques drôles de la Foire sur la Place?

—Non. Aux honnêtes gens. Les gredins font leur métier; ils mentent, ils pillent, ils volent, ils assassinent. Mais les autres,—ceux qui les laissent faire, tout en les méprisant, je les méprise mille fois davantage. Si leurs confrères de la presse, si les critiques probes et instruits, si les artistes, sur le dos desquels ces Arlequins s'escriment, ne les laissaient faire, en silence, par timidité, par peur de se compromettre, ou par un honteux calcul de ménagements réciproques, par un pacte secret conclu avec l'ennemi, pour rester à l'abri de ses coups,—s'ils ne les laissaient se parer de leur patronage et de leur amitié, cette puissance effrontée tomberait sous le ridicule. C'est la même faiblesse, dans tous les ordres de choses. J'ai rencontré vingt braves gens qui m'ont dit d'un individu: «C'est un drôle.» Il n'y en avait pas un, qui ne lui donnât du «cher confrère», et ne lui serrât la main.—«Ils sont trop!» disent-ils.—Trop de pleutres, oui. Trop de lâches honnêtes gens.

—Eh! que veux-tu qu'on fasse?

—Faites votre police, vous-mêmes! Qu'attendez-vous? Que le ciel se charge de vos affaires? Tiens, regarde, en ce moment. Voici trois jours que la neige est tombée. Elle encombre vos rues, elle fait de votre Paris un cloaque de boue. Que faites-vous? Vous vous récriez contre votre administration, qui vous laisse dans l'ordure. Mais vous, essayez-vous d'en sortir? Qu'à Dieu ne plaise! Vous vous croisez les bras. Aucun n'a le cœur de dégager seulement le trottoir devant sa maison. Personne ne fait son devoir, ni l'État, ni les particuliers: l'un et l'autre se croient quittes, en s'accusant mutuellement. Vous êtes tellement habitués par vos siècles d'éducation monarchique à ne rien faire par vous-mêmes que vous avez toujours l'air de bayer aux corneilles, dans l'attente d'un miracle. Le seul miracle possible, ce serait que vous vous décidiez à agir. Vois-tu, mon petit Olivier, vous avez de l'intelligence et des vertus à revendre; mais le sang vous manque. À toi tout le premier. Ce n'est ni l'esprit, ni le cœur qui est malade chez vous. C'est la vie. Elle s'en va.

—Qu'y faire? Il faut attendre qu'elle revienne.

—Il faut vouloir qu'elle revienne. Il faut vouloir! Et pour cela, d'abord, il faut faire rentrer chez vous l'air pur. Quand on ne veut pas sortir de sa maison, au moins faut-il que sa maison soit saine. Vous l'avez laissé empester par les miasmes de la Foire. Votre art et votre pensée sont aux deux tiers adultérés. Et votre découragement est tel que vous ne songez pas à vous en indigner, à peine à vous en étonner. Quelques-uns même de ces absurdes braves gens, intimidés, finissent par se persuader que ce sont eux qui ont tort, et que ce sont les charlatans qui ont raison. N'ai-je pas rencontré, à ta revue Esope, où vous faites profession de n'être dupes de rien, de ces pauvres jeunes gens, qui se persuadent qu'ils aiment un art qu'ils n'aiment point? Ils s'intoxiquent, sans plaisir, par servile moutonnerie: et ils meurent d'ennui dans leur mensonge!

Christophe passait au milieu des incertains, comme le vent qui secoue les arbres endormis. Il n'essayait pas de leur inculquer sa pensée; il leur soufflait l'énergie de penser par eux-mêmes. Il disait:

—Vous êtes trop humbles. Le grand ennemi, c'est le doute neurasthénique. On peut, on doit être tolérant et humain. Mais il est interdit de douter de ce qu'on croit bon et vrai. Ce qu'on croit, on doit le défendre. Quelles que soient nos forces, il nous est interdit d'abdiquer. Le plus petit, en ce inonde, a un devoir, à l'égal du plus grand. Et—(ce qu'il ne sait pas)—il a aussi un pouvoir. Ne croyez pas que votre révolte isolée soit vaine! Une conscience forte, et qui ose s'affirmer, est une puissance. Vous avez vu plus d'une fois, dans ces dernières années, l'État et l'opinion forcés de compter avec le jugement d'un brave homme, qui n'avait d'autres armes que sa force morale, affirmée publiquement, avec ténacité...

Et si vous vous demandez à quoi bon se donner tant de peines, à quoi bon lutter, à quoi bon?... eh bien, sachez-le:—Parce que la France meurt, parce quel'Europe meurt,—parce que notre civilisation, l'œuvre admirable édifiée, au prix de souffrances millénaires, par notre humanité, s'engloutira, si nous ne luttons. La Patrie est en danger, notre Patrie européenne,—et plus que toutes, la vôtre, votre petite patrie française. Votre apathie la tue. Elle meurt dans chacune de vos énergies qui meurent, de vos pensées qui se résignent, de vos bonnes volontés stériles, dans chaque goutte de votre sang, qui se tarit, inutile... Debout! Il faut vivre! Ou, si vous devez mourir, vous devez mourir debout.