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—«Si vous croyez que je vous sais gré de votre dernière phrase! Plut à Dieu, Grâce moqueuse, que vous fussiez jalouse! Mais ne comptez pas sur moi, pour vous apprendre à l'être. Je n'ai aucun béguin pour ces folles Parisiennes y comme vous les appelez. Folles? Elles voudraient bien l'être. C'est ce qu'elles sont le moins. N'espérez pas qu'elles me tournent la tête. Il y aurait peut-être plus de chances pour cela, si elles étaient indifférentes à ma musique. Mais, il est trop vrai, elles l'aiment; et le moyen de garder des illusions! Lorsque quelqu'un vous dit qu'il vous comprend, c'est alors qu'on est sûr qu'il ne vous comprendra jamais...

«Ne prenez pas trop au sérieux mes boutades. Les sentiments que j'ai pour vous ne me rendent pas injuste pour les autres femmes. Je n'ai jamais eu plus de vraie sympathie pour elles que depuis que je ne les regarde plus avec des yeux amoureux. Le grand effort qu'elles font, depuis trente ans, pour s'évader de la demi-domesticité dégradante et malsaine, où notre stupide égoïsme d'hommes les parquait, pour leur malheur et pour le nôtre, me semble un des hauts faits de notre époque. Dans une ville comme celle-ci, on apprend à admirer cette nouvelle génération de jeunes filles qui, en dépit de tant d'obstacles, se lancent avec une ardeur candide à la conquête de la science et des diplômes,—cette science et ces diplômes, qui doivent, pensent-elles, les affranchir, leur ouvrir les arcanes du monde inconnu, les faire égales aux hommes!...

«Sans doute, cette foi est illusoire et un peu ridicule. Mais le progrès ne se réalise jamais de la façon qu'on espérait; il ne s'en réalise pas moins, par de tout autres voies. Cet effort féminin ne sera pas perdu. Il fera des femmes plus complètes, plus humaines, comme elles furent, aux grands siècles. Elles ne se désintéresseront plus des questions vivantes du monde: ce qui était monstrueux, car il n'est pas tolérable qu'une femme, même la plus soucieuse de ses devoirs domestiques, se croie dispensée de songer à ses devoirs dans la cité moderne. Leurs arrière-grand'mères, des temps de Jeanne d'Arc et de Catherine Sforza, ne pensaient pas ainsi. La femme s'est étiolée. Nous lui avons refusé l'air et le soleil. Elle nous les reprend, de vive force. Ah! les braves petites!... Naturellement, de celles qui luttent aujourd'hui, beaucoup mourront, beaucoup seront détraquées. C'est un âge de crise. L'effort est trop violent pour des forces trop amollies. Quand il y a longtemps qu'une plante est sans eau, la première pluie risque de la brûler. Mais quoi! C'est la rançon de tout progrès. Celles qui viendront après, fleuriront de ces souffrances. Les pauvres petites vierges guerrières d'à présent, dont beaucoup ne se marieront jamais, seront plus fécondes pour l'avenir que les générations de matrones qui enfantèrent avant elles: car d'elles sortira, au prix de leurs sacrifices, la race féminine d'un nouvel âge classique.

«Ce n'est pas dans le salon de votre cousine Colette qu'on a chance de trouver ces laborieuses abeilles. Quelle rage avez-vous de m'envoyer chez cette femme? Il m'a fallu vous obéir; mais ce n'est pas bien! Vous abusez de votre pouvoir. J'avais refusé trois de ses invitations, laissé sans réponse deux lettres. Elle est venue me relancer à une de mes répétitions d'orchestre—(on essayait ma sixième symphonie).—Je l'ai vue, pendant l'entracte, arriver, le nez au vent, humant l'air, criant: «Ça sent l'amour! Ah! comme j'aime cette musique!...»

«Elle a changé, physiquement; seuls sont restés les mêmes ses yeux de chatte à la prunelle bombée, son nez fantasque qui grimace et a toujours l'air en mouvement. Mais la face élargie, aux os solides, colorée, renforcie. Les sports l'ont transformée. Elle s'y livre, à corps perdu. Son mari, comme vous savez, est un des gros bonnets de l'Automobile-Club et de l'Aéro-Club. Pas un raid d'aviateurs, pas un circuit de l'air, ou de la terre, ou de l'eau, auquel les Stevens-Delestrade ne se croient obligés d'assister. Ils sont toujours par voies et par chemins. Nulle conversation possible; il n'est question, dans leurs entretiens, que de Racing, de Rowing, de Rugby, de Derby. C'est une race nouvelle de gens du monde. Le temps de Pelléas est passé pour les femmes. La mode n'est plus aux âmes. Les jeunes filles arborent un teint ronge, halé, cuit par les courses à l'air et les jeux au soleil; elles vous regardent avec des yeux d'homme; elles rient, d'un rire un peu gros. Le ton est devenu plus brutal et plus cru. Votre cousine dit parfois, tranquillement, des choses énormes. Elle est grande mangeuse, elle qui mangeait à peine. Elle continue de se plaindre de son mauvais estomac, afin de n'en pas perdre l'habitude; mais elle n'en perd pas non plus un bon coup de fourchette. Elle ne lit rien. On ne lit plus, dans ce monde. Seule, la musique a trouvé grâce. Elle a même profité de la déroute de la littérature. Quand ces gens sont éreintés, la musique leur est un bain turc, vapeur tiède, massage, narguilé. Pas besoin de penser. C'est une transition entre le sport et l'amour. Et c'est aussi un sport. Mais le sport le plus couru, parmi les divertissements esthétiques, est aujourd'hui la danse. Danses russes, danses grecques, danses suisses, danses américaines, on danse tout à Paris: les symphonies de Beethoven, les tragédies d'Eschyle, le Clavecin bien tempéré, les antiques du Vatican, Orphée, Tristan, la Passion, et la gymnastique. Ces gens ont le vertigo.

«Le curieux est de voir comment votre cousine concilie tout ensemble: son esthétisme, ses sports et son esprit pratique (car elle a hérité de sa mère son sens des affaires et son despotisme domestique). Tout cela doit former un mélange incroyable; mais elle s'y trouve à l'aise; ses excentricités les plus folles lui laissent l'esprit lucide, de même qu'elle garde toujours l'œil et la main sûrs dans ses randonnées vertigineuses en auto. C'est une maîtresse femme; son mari, ses invités, ses gens, elle mène tout, tambour battant. Elle s'occupe aussi de politique; elle est pour «Monseigneur»: non que je la croie royaliste; mais ce lui est un prétexte de plus à se remuer. Et quoiqu'elle soit incapable de lire plus de dix pages d'un livre, elle fait des élections Académiques.—Elle a prétendu me prendre sous sa protection. Vous pensez que cela n'a pas été de mon goût. Le plus exaspérant, c'est que, du fait que je suis venu chez elle afin de vous obéir, elle est convaincue maintenant de son pouvoir sur moi... Je me venge, en lui disant de dures vérités. Elle ne fait qu'en rire; elle n'est pas embarrassée pour répondre. «C'est une bonne femme, au fond...» Oui, pourvu qu'elle soit occupée. Elle le reconnaît elle-même: si la machine n'avait plus rien à broyer, elle serait prête à tout, à tout, pour lui fournir de l'aliment.—J'ai été deux fois chez elle. Je n'irai plus, maintenant. C'est assez pour vous prouver ma soumission. Vous ne voulez pas ma mort? Je sors de là brisé, moulu, courbaturé. La dernière fois que je l'ai vue, j'ai eu, dans la nuit qui a suivi, un cauchemar affreux: je rêvais que j'étais son mari, toute ma vie attaché à ce tourbillon vivant... Un sot rêve, et qui ne doit certes pas tourmenter le vrai mari: car, de tous ceux qu'on voit dans le logis, il est peut-être celui qui reste le moins avec elle; et quand ils sont ensemble, ils ne parlent que de sport. Ils s'entendent très bien.

«Comment ces gens-là ont-ils fait un succès à ma musique? Je n'essaie pas de comprendre. Je suppose qu'elle les secoue, d'une façon nouvelle. Ils lui savent gré de les brutaliser. Ils aiment, pour le moment, l'art qui a un corps bien charnu. Mais l'âme qui est dans ce corps, ils ne s'en doutent même pas; ils passeront de l'engouement d'aujourd'hui à l'indifférence de demain, et de l'indifférence de demain au dénigrement d'après-demain, sans l'avoir jamais connue. C'est l'histoire de tous les artistes. Je ne me fais pas d'illusion sur mon succès, je n'en ai pas pour longtemps, et ils me le feront payer.—En attendant, j'assiste à de curieux spectacles. Le plus enthousiaste de mes admirateurs est... (je vous le donne en mille)... notre ami Lévy-Cœur. Vous vous souvenez de ce joli monsieur, avec qui j'eus autrefois un duel ridicule? Il fait aujourd'hui la leçon à ceux qui ne m'ont pas compris naguère. Il la fait même très bien. De tous ceux qui parlent de moi, il est le plus intelligent. Jugez de ce que valent les autres. Il n'y a pas de quoi être fier, je vous assure!

«Je n'en ai pas envie. Je suis trop humilié, lorsque j'entends ces ouvrages, dont on me loue. Je m'y reconnais, et je ne me trouve pas beau. Quel miroir impitoyable est une œuvre musicale, pour qui sait voir! Heureusement qu'ils sont aveugles et sourds. J'ai tant mis dans mes œuvres de mes troubles et de mes faiblesses qu'il me semble parfois commettre une mauvaise action, en lâchant dans le monde ces volées de démons. Je m'apaise, quand je vois le calme du public: il porte une triple cuirasse; rien ne saurait l'atteindre: sans quoi, je serais damné... Vous me reprochez d'être trop sévère pour moi. C'est que vous ne me connaissez pas, comme je me connais. On voit ce que nous sommes. On ne voit pas ce que nous aurions pu être; et l'on nous fait honneur de ce qui est bien moins l'effet de nos mérites que des évènements qui nous portent et des forces qui nous dirigent. Laissez-moi vous conter une histoire.

«L'autre soir, j'étais entré dans un de ces cafés où l'on fait d'assez bonne musique, quoique d'étrange façon: avec cinq ou six instruments, complétés d'un piano, on joue toutes les symphonies, les messes, les oratorios. De même, on vend à Rome, chez des marbriers, la chapelle Médicis, comme garniture de cheminée. Il paraît que cela est utile à l'art. Pour qu'il puisse circuler à travers tes hommes, il faut bien qu'on en fasse de la monnaie de billon. Au reste, à ces concerts, on ne vous trompe pas sur le compte. Les programmes sont copieux, les exécutants consciencieux. J'ai trouvé là un violoncelliste, avec qui je me suis lié; ses yeux me rappelaient étrangement ceux de mon père. Il m'a fait le récit de sa vie. Petit-fils de paysan, fils d'un petit fonctionnaire, employé de mairie, dans un village du Nord. On voulut faire de lui un monsieur, un avocat; on le mit au collège de la ville voisine. Le petit, robuste et rustaud, mal fait pour ce travail appliqué de petit notaire, ne pouvait tenir en cage; il sautait par-dessus les murs, vaguait à travers les champs, faisait la cour aux filles, dépensait sa grosse force dans des rixes; le reste du temps, flânait, rêvassait à des choses qu'il ne ferait jamais. Une seule chose l'attirait: la musique. Dieu sait comment! Nul musicien, parmi les siens, à l'exception d'un grand-oncle, un peu toqué, un de ces originaux de province, dont l'intelligence et les dons, souvent remarquables, s'emploient, dans leur isolement orgueilleux, à des niaiseries de maniaques. Celui-là avait inventé un nouveau système de notation—(un de plus!)—qui devait révolutionner la musique; il prétendait même avoir une sténographie qui permettait de noter à la fois les paroles, le chant et l'accompagnement; il n'était jamais parvenu lui-même à la relire correctement. Dans la famille, on se moquait du bonhomme; mais on ne laissait pas d'en être fier. On pensait: «C'est un vieux fou. Qui sait? Il a peut-être du génie...»—Ce fut de lui sans doute que la manie musicale se transmit au petit-neveu. Quelle musique pouvait-il bien entendre, dans sa bourgade?... Mais la mauvaise musique peut inspirer un amour aussi pur que la bonne.