Christophe voyait tout cela; mais plus âgé et plus instruit par la vie, il ne s'en affectait point. Si cet orgueil de race ne laissait pas d'être blessant, Christophe n'en était pas atteint; il faisait la part des illusions de l'amour filial, et il ne songeait pas à critiquer les exagérations d'un sentiment sacré. Au reste, l'humanité même trouve son profit à la croyance vaniteuse des peuples dans leur mission. De toutes les raisons qu'il avait de se sentir éloigné d'Emmanuel, une seule lui était pénible: la voix d'Emmanuel, qui s'élevait parfois à des intonations suraiguës. L'oreille de Christophe en souffrait cruellement. Il ne pouvait s'empêcher de faire des grimaces. Il tâchait qu'Emmanuel ne les vit point. Il s'appliquait à entendre la musique, et non pas l'instrument. Une telle beauté d'héroïsme rayonnait du poète infirme, quand il évoquait les victoires de l'esprit, devancières d'autres victoires, la conquête de l'air, le «dieu volant» qui soulevait les foules et, comme l'étoile de Bethléem, les entraînait à sa suite, extasiées, vers quels lointains espaces ou quelles revanches prochaines! La splendeur de ces visions d'énergie n'empêchait pas Christophe d'en sentir le danger, de prévoir où menaient ce pas de charge et la clameur grandissante de cette nouvelle Marseillaise. Il pensait, avec un peu d'ironie, (sans regret du passé ni peur de l'avenir), que le chant aurait des échos que le chantre ne prévoyait pas, et qu'un jour viendrait où les hommes soupireraient après le temps disparu de la Foire sur la place... Qu'on était libre alors! L'âge d'or de la liberté! Jamais on n'en connaîtrait plus de pareil. Le monde s'acheminait vers un âge de force, de santé, d'action virile, et peut-être de gloire, mais d'autorité dure et d'ordre étroit. L'aurons-nous assez appelé de nos vœux, l'âge de fer, l'âge classique! Les grands âges classiques,—Louis XIV ou Napoléon,—nous paraissent, à distance, les cimes de l'humanité. Et peut-être la nation y réalise-t-elle le plus victorieusement son idéal d'État. Mais allez donc demander aux héros de ces temps ce qu'ils en ont pensé! Votre Nicolas Poussin s'en est allé vivre et mourir à Rome; il étouffait chez vous. Votre Pascal, votre Racine ont dit adieu au monde. Et parmi les plus grands, que d'autres vécurent à l'écart, disgraciés, opprimés! Même l'âme d'un Molière cachait bien des amertumes.—Pour votre Napoléon, que vous regrettez tant, vos pères ne semblent pas s'être doutés de leur bonheur; et le maître lui-même ne s'y est pas trompé; il savait que quand il disparaîtrait, le monde ferait: «Ouf!»... Autour de l'Imperator, quel désert de pensée! Sur l'immensité de sable, le soleil africain...
Christophe ne disait point tout ce qu'il ruminait. Quelques allusions avaient suffi à mettre Emmanuel en fureur; il ne les renouvela point. Mais il avait beau garder pour lui ses pensées, Emmanuel savait qu'il les pensait. Bien plus, il avait obscurément conscience que Christophe voyait plus loin que lui. Et il n'en était que plus irrité. Les jeunes gens ne pardonnent pas à leurs aînés, qui les contraignent à voir ce qu'ils seront dans vingt ans.
Christophe lisait dans son cœur et se disait:
—Il a raison. À chacun sa foi! Il faut croire ce qu'on croit. Dieu me garde de troubler sa confiance dans l'avenir!
Mais sa seule présence était une cause de trouble. De deux personnalités qui sont ensemble, quelque effort qu'elles fassent toutes deux pour s'effacer, l'une écrase toujours l'autre, et l'autre en garde en soi la rancune humiliée. L'orgueil d'Emmanuel souffrait de la supériorité d'expérience et de caractère de Christophe. Et peut-être se défendait-il de l'amour qu'il sentait grandir pour lui...
Il devint plus farouche. Il ferma sa porte. Il ne répondit pas aux lettres.—Christophe dut renoncer à le voir.
On était arrivé aux premiers jours de juillet. Christophe faisait le compte de ce que ces mois lui avaient apporté: beaucoup d'idées nouvelles, peu d'amis. Des succès brillants et dérisoires: retrouver son image, le reflet de son œuvre, affaiblis ou caricaturés, dans des cerveaux médiocres, cela n'a rien de réjouissant. Et de ceux dont il eût aimé à être compris, la sympathie lui manquait; ils n'avaient pas accueilli ses avances; il ne pouvait se joindre à eux, quelque désir qu'il eût de s'associer à leurs espoirs, de leur être un allié; on eût dit que leur amour-propre inquiet se défendît de son amitié et trouvât plus de satisfaction à l'avoir pour ennemi. Bref, il avait laissé passer le flot de sa génération, sans passer avec elle; et le flot de la génération suivante ne voulait pas de lui. Il était isolé, et ne s'en étonnait pas, toute sa vie l'y ayant habitué. Mais il jugeait que maintenant il avait conquis le droit, après ce nouvel essai, de retourner dans son ermitage suisse, en attendant de réaliser un projet qui, depuis peu, prenait plus de consistance. À mesure qu'il vieillissait, il était tourmenté du désir de revenir s'installer au pays. Il n'y connaissait plus personne, il y trouverait sans doute encore moins de parenté d'esprit que dans cette ville étrangère; mais ce n'en est pas moins le pays: vous ne demandez pas à ceux de votre sang de penser comme vous; il existe entre eux et vous mille secrets liens; les sens ont appris à lire dans le même livre du ciel et de la terre, le cœur parle la même langue.
Il raconta gaiement ses mécomptes à Grazia, et dit son intention de retourner en Suisse; il demandait, en plaisantant, la permission de quitter Paris et annonçait son départ pour la semaine suivante. Mais, à la fin de la lettre, un post-scriptum disait:
«J'ai changé d'avis. Mon départ est remis.»
Christophe avait en Grazia une confiance entière; il lui livrait le secret de ses plus intimes pensées. Et pourtant, il y avait un compartiment de son cœur, dont il gardait la clef: c'étaient les souvenirs qui n'appartenaient pas seulement à lui, mais à ceux qu'il avait aimés. Ainsi, il se taisait sur ce qui touchait à Olivier. Sa réserve n'était pas voulue. Les mots ne pouvaient sortir, quand il allait parler à Grazia de l'ami. Elle ne l'avait point connu...