Christophe vit le directeur, et lui dit:
—Vous ne m'aviez pas prévenu. Cela ne se fait point. Vous allez monter d'abord l'opéra que vous aviez reçu avant le mien.
Le directeur s'exclama, se mit à rire, refusa, couvrit de flatteries Christophe, son caractère, ses œuvres, sou génie, traita l'œuvre de l'autre avec le dernier mépris, assura qu'elle ne valait rien et qu'elle ne ferait pas un sou.
—Alors, pourquoi l'avez-vous reçue?
—On ne fait pas tout ce qu'on veut. Il faut bien donner, de loin en loin, un semblant de satisfaction à l'opinion. Autrefois, ces jeunes gens pouvaient crier; personne ne les entendait. À présent, ils trouvent moyen d'ameuter contre nous une presse nationaliste, qui braille à la trahison et nous appelle mauvais Français, quand on a le malheur de ne pas s'extasier devant leur jeune école. La jeune école! Parlons-en!... Voulez-vous que je vous dise? J'en ai plein le dos! Et le public, aussi. Ils nous rasent, avec leurs Oremus!... Pas de sang dans les veines; des petits sacristains qui vous chantent la messe; quand ils font des duos d'amour, on dirait des De profundis... Si j'étais assez sot pour monter les pièces qu'on m'oblige à recevoir, je ruinerais mon théâtre. Je les reçois: c'est tout ce qu'on peut me demander.—Parlons de choses sérieuses. Vous, vous faites des salles pleines...
Les compliments reprirent.
Christophe l'interrompit net, et dit avec colère:
—Je ne suis pas dupe. Maintenant que je suis vieux et un homme «arrivé», vous vous servez de moi, pour écraser les jeunes. Lorsque j'étais jeune, vous m'auriez écrasé comme eux. Vous jouerez la pièce de ce garçon, ou je retire la mienne.
Le directeur leva les bras au ciel, et dit:
—Vous ne voyez donc pas que si nous faisions ce que vous voulez, nous aurions l'air de céder à l'intimidation de leur campagne de presse?