—Je vois dans la nuit, dit Christophe. J'y ai assez vécu. Je suis un vieux hibou.
Vers cette époque, ses amis remarquèrent un changement dans ses manières. Il était souvent distrait, comme absent. Il n'écoutait pas bien ce qu'on lui disait. Il avait l'air absorbé et souriant. Quand on lui faisait remarquer ses distractions, il s'excusait affectueusement. Il parlait de lui parfois, à la troisième personne:
—Krafft vous fera cela...
ou...
—Christophe rira bien...
Ceux qui ne le connaissaient pas, disaient:
—Quelle infatuation de soi!
Et c'était tout le contraire. Il se voyait du dehors, comme un étranger. Il en était à l'heure où l'on se désintéresse même de la lutte livrée pour le beau, parce qu'après avoir accompli sa tâche, on a tendance à croire que les autres accompliront la leur et qu'au bout du compte, ainsi que dit Rodin, «le beau finira toujours par triompher». Les méchancetés et les injustices ne le révoltaient plus.—Il se disait, en riant, que ce n'était pas naturel, que la vie se retirait de lui.
De fait, il n'avait plus sa vigueur de naguère. Le moindre effort physique, une longue marche, une course rapide, le fatiguaient. Il était tout de suite hors d'haleine; le cœur lui faisait mal. Il pensait quelquefois à son vieil ami Schulz. Il ne parlait pas aux autres de ce qu'il éprouvait. À quoi bon, n'est-ce pas? On ne peut que les inquiéter, et on ne se guérit pas. D'ailleurs, il ne prenait pas au sérieux ces malaises. Beaucoup plus que d'être malade, il craignait qu'on ne l'obligeât à se soigner.
Par un secret pressentiment, il fut pris d'un désir de revoir encore le pays. C'était un projet qu'il remettait, d'année en année. Il se dit que, l'année prochaine... Il ne le remit plus, cette fois.