Bleib bei uns...
Il venait de se réveiller d'une longue torpeur, lourde de fièvre et de rêves. D'étranges rêves, dont il était encore imprégné. Et maintenant, il se regardait, il se touchait, il se cherchait, il ne se retrouvait plus. Il lui semblait qu'il était «un autre». Un autre, plus cher que lui-même... Qui donc?... Il lui semblait qu'en rêve, un autre s'était incarné en lui. Olivier? Grazia?... Son cœur, sa tête étaient si faibles! Il ne distinguait plus entre ses aimés. À quoi bon distinguer? Il les aimait tous autant.
Il restait ligoté, dans une sorte de béatitude accablante. Il ne voulait pas bouger. Il savait que la douleur, embusquée, le guettait, comme le chat la souris. Il faisait le mort. Déjà!... Personne dans la chambre. Au-dessus de sa tête, le piano s'était tu. Solitude. Silence. Christophe soupira.
—Qu'il est bon de se dire, à la fin de sa vie, qu'on n'a jamais été seul, même quand on l'était le plus!... Âmes que j'ai rencontrées sur ma route, frères qui m'avez, un instant, donné la main, esprits mystérieux éclos de ma pensée, morts et vivants,—tous vivants,—ô tout ce que j'ai aimé, tout ce que j'ai créé! Vous m'entourez de votre chaude étreinte, vous me veillez, j'entends la musique de vos voix. Béni soit le destin, qui m'a fait don de vous! Je suis riche, je suis riche... Mon cœur est rempli!...
Il regardait la fenêtre... Un de ces beaux jours sans soleil, qui, disait Balzac le vieux, ressemblent à une belle aveugle... Christophe s'absorbait dans la vue passionnée d'une branche d'arbre qui passait devant les carreaux. La branche se gonflait, les bourgeons humides éclataient, les petites fleurs blanches s'épanouissaient; il y avait, dans ces fleurs, dans ces feuilles, dans tout cet être qui ressuscitait, un tel abandon extasié à la force renaissante que Christophe ne sentait plus son oppression, son misérable corps qui mourait, pour revivre en la branche d'arbre. Le doux rayonnement de cette vie le baignait. C'était comme un baiser. Son cœur trop plein d'amour se donnait au bel arbre, qui souriait à ses derniers instants. Il songeait qu'à cette minute, des milliers d'êtres s'aimaient, que cette heure d'agonie pour lui pour d'autres était une heure d'extase, qu'il en est toujours ainsi, que jamais ne tarit la joie puissante de vivre. Et, suffoquant, d'une voix qui n'obéissait plus à sa pensée,—(peut-être même aucun son ne sortait de sa gorge; mais il ne s'en apercevait pas)—il entonna un cantique à la vie.
Un orchestre invisible lui répondit. Christophe se disait:
—Comment font-ils, pour savoir? Nous n'avons pas répété. Pourvu qu'ils aillent jusqu'au bout, sans se tromper!
Il tâcha de se mettre sur son séant, afin qu'on le vit bien de tout l'orchestre, marquant la mesure, avec ses grands bras. Mais l'orchestre ne se trompait pas; ils étaient sûrs d'eux-mêmes. Quelle merveilleuse musique! Voici qu'ils improvisaient maintenant les réponses! Christophe s'amusait:
—Attends un peu, mon gaillard! Je vais bien t'attraper.