Il faisait à l'orchestre des signes désespérés, pour qu'on ne continuât pas sans lui... Enfin! sorti du tunnel!... Le silence revenait. Il entendit, de nouveau.

—Est-ce beau! Est-ce beau! Encore! Hardi, mes gars... Mais de qui cela peut-il être?... Vous dites? Vous dites que cette musique est de Jean-Christophe Krafft? Allons donc! Quelle sottise! Je l'ai connu, peut-être! Jamais il n'eût été capable d'en écrire dix mesures... Qui est-ce qui tousse encore? Ne faites pas de bruit! Quel est cet accord-là?... Et cet autre?... Pas si vite! Attendez!...

Christophe poussait des cris inarticulés; sa main, sur le drap qu'elle serrait, faisait le geste d'écrire; et son cerveau épuisé, machinalement continuait à chercher de quels éléments étaient faits ces accords et ce qu'ils annonçaient. Il n'y parvenait point: l'émotion faisait lâcher prise. Il recommençait... Ah! cette fois, c'était trop...

—Arrêtez, arrêtez, je n'en puis plus...

Sa volonté se desserra tout à fait. De douceur, Christophe ferma les yeux. Des larmes de bonheur coulaient de ses paupières closes. La petite fille qui le gardait, sans qu'il s'en aperçût, pieusement les essuya. Il ne sentait plus rien de ce qui se passait ici-bas. L'orchestre s'était tu, le laissant sur une harmonie vertigineuse, dont l'énigme n'était pas résolue. Le cerveau, obstiné, répétait:

—Mais quel est cet accord? Comment sortir de là? Je voudrais pourtant bien trouver l'issue, avant la fin...

Des voix s'élevaient maintenant. Une voix passionnée. Les yeux tragiques d'Anna... Mais dans le même instant, ce n'était plus Anna. Ces yeux pleins de bonté...

—Grazia, est-ce toi?... Qui de vous? Qui de vous? Je ne vous vois plus bien... Pourquoi donc le soleil est-il si long à venir?

Trois cloches tranquilles sonnèrent. Les moineaux, à la fenêtre, pépiaient pour lui rappeler l'heure où il leur donnait les miettes du déjeuner... Christophe revit en rêve sa petite chambre d'enfant... Les cloches, voici l'aube! Les belles ondes sonores coulent dans l'air léger. Elles viennent de très loin, des villages là-bas... Le grondement du fleuve monte derrière la maison... Christophe se retrouve accoudé, à la fenêtre de l'escalier. Toute sa vie coulait sous ses yeux, comme le Rhin. Toute sa vie, toutes ses vies, Louisa, Gottfried, Olivier, Sabine...

—Mère, amantes, amis... Comment est-ce qu'ils se nomment?... Amour, où êtes-vous? Où êtes-vous, mes âmes? Je sais que vous êtes là, et je ne puis vous saisir.