—Mon petit, disait Christophe, il ne faut pas toujours regarder dans le gouffre. On ne peut plus vivre.
—Il faut tendre la main à ceux qui sont dans le gouffre.
—Sans doute. Mais comment? En nous y jetant aussi? Car c'est cela que tu veux. Tu as une propension à ne plus voir dans la vie que ce qu'elle a de triste. Que le bon Dieu te bénisse! Ce pessimisme est charitable, assurément; mais il est déprimant. Veux-tu faire du bonheur? D'abord, sois heureux!
—Heureux! Comment peut-on avoir le cœur de l'être, quand on voit tant de souffrances? Il ne peut y avoir de bonheur qu'à tâcher de les diminuer.
—Fort bien. Mais ce n'est pas en allant me battre à tort et à travers que j'aiderai les malheureux. Un mauvais soldat de plus, ce n'est guère. Mais je puis consoler par mon art, répandre la force et la joie. Sais-tu combien de misérables ont été soutenus dans leurs peines par la beauté d'une chanson ailée? À chacun son métier! Vous autres de France, en généreux hurluberlus, vous êtes toujours les premiers à manifester contre toutes les injustices, d'Espagne ou de Russie, sans savoir au juste de quoi il s'agit. Je vous aime pour cela. Mais croyez-vous que vous avanciez les choses? Vous vous y jetez en brouillons, et le résultat est nul,—quand il n'est pas pire... Et vois, jamais votre art n'a été plus fade qu'en ce temps où vos artistes prétendent se mêler à l'action universelle. Étrange, que tant de petits-maîtres dilettantes et roués s'érigent en apôtres! Ils feraient beaucoup mieux de verser à leur peuple un vin moins frelaté.—Mon premier devoir, c'est de faire bien ce que je fais, et de vous fabriquer une musique saine, qui vous redonne du sang et mette en vous du soleil.
Pour répandre le soleil sur les autres, il faut l'avoir en soi. Olivier en manquait. Comme les meilleurs d'aujourd'hui, il n'était pas assez fort pour rayonner la force, à lui tout seul. Il ne l'aurait pu qu'en s'unissant avec d'autres. Mais avec qui s'unir? Libre d'esprit et religieux de cœur, il était rejeté de tous les partis politiques et religieux. Ils rivalisaient tous entre eux, d'intolérance et d'étroitesse. Dès qu'ils avaient le pouvoir, c'était pour en abuser. Seuls, les opprimés attiraient Olivier. En ceci du moins il partageait l'opinion de Christophe, qu'avant de combattre les injustices lointaines, on doit combattre les injustices prochaines, celles qui nous entourent et dont nous sommes plus ou moins responsables. Trop de gens se contentent, en protestant contre le mal commis par d'autres, sans songer à celui qu'ils font.
Il s'occupa d'abord d'assistance aux pauvres. Son amie, madame Arnaud, faisait partie d'une œuvre charitable. Olivier s'y fit admettre. Dans les premiers temps, il eut plus d'un mécompte: les pauvres dont il dut se charger n'étaient pas tous dignes d'intérêt; ou ils répondaient mal à sa sympathie, ils se méfiaient de lui, ils lui restaient fermés. D'ailleurs, un intellectuel a peine à se satisfaire de la charité toute simple: elle arrose une si petite province du pays de misère! Son action est presque toujours morcelée, fragmentaire; elle semble aller au hasard, et panser les blessures, au fur et à mesure qu'elle en découvre; elle est, en général, trop modeste et trop pressée pour s'aventurer jusqu'aux racines du mal. Or, c'est là une recherche dont l'esprit d'Olivier ne pouvait se passer.
Il se mit à étudier le problème de la misère sociale. Il ne manquait point de guides. En ce temps, la question sociale était devenue une question de société. On en parlait dans les salons, dans les romans, au théâtre. Chacun avait la prétention de la connaître. Une partie de la jeunesse y dépensait le meilleur de ses forces.
À toute génération nouvelle il faut une belle folie. Même les plus égoïstes parmi les jeunes gens ont un trop-plein de vie, un capital d'énergie qui ne veut point rester improductif; ils cherchent à le dépenser dans une action, ou—(plus prudemment)—dans une théorie. Aviation ou Révolution. Le sport des muscles ou celui des idées. On a besoin, quand on est jeune, de se donner l'illusion qu'on participe à un grand mouvement de l'humanité, qu'on renouvelle le monde. On a des sens qui vibrent à tous les souffles de l'univers. On est si libre et si léger! On ne s'est pas encore chargé du lest d'une famille, on n'a rien, on ne risque guère. On est bien généreux, quand on peut renoncer à ce qu'on ne tient pas encore. Et puis, il est si bon d'aimer et de haïr, et de croire qu'on transforme la terre avec des rêves et des cris! Les jeunes gens sont comme des chiens aux écoutes: ils frémissent et ils aboient au vent. Une injustice commise, à l'autre bout du monde, les faisait délirer...
Aboiements dans la nuit. D'une ferme à l'autre, au milieu des grands bois, ils se répondaient sans répit. La nuit était agitée. Il n'était pas facile de dormir, en ce temps-là! Le vent charriait dans l'air l'écho de tant d'injustices!... L'injustice est innombrable; pour remédier à l'une, on risque d'en causer d'autres. Qu'est-ce que l'injustice?—Pour l'un, c'est la paix honteuse, la patrie démembrée. Pour l'autre, c'est la guerre. Pour celui-ci, c'est le passé détruit, c'est le prince banni; pour celui-là, c'est l'Église spoliée; pour ce troisième, c'est l'avenir étouffé, la liberté en danger. Pour le peuple, c'est l'inégalité; et pour l'élite, c'est l'égalité. Il y a tant d'injustices différentes que chaque époque choisit la sienne,—celle qu'elle combat, et celle qu'elle favorise.