Ils descendirent du train. Leur froideur ennemie ne se dissipa point, durant le commencement de la promenade. Ils marchaient côte à côte; elle allait d'un pas ferme, ne faisant attention à rien; elle avait les mains libres; ses bras se balançaient; ses talons sonnaient sur la terre gelée.—Peu à peu, sa figure s'anima. La rapidité de sa marche rougissait ses joues pâles. Sa bouche s'entr'ouvrait pour boire la fraîcheur de l'air. Au détour d'un sentier qui montait en lacets, elle se mit a escalader la colline, en ligne droite, comme une chèvre; le long d'une carrière, au risque de tomber, elle s'accrochait aux arbustes. Christophe la suivit. Elle grimpait plus vite, glissant, se rattrapant, avec les mains, aux herbes. Christophe lui cria de s'arrêter. Elle ne répondit pas, et continua de monter, courbée à quatre pattes. Ils traversèrent les brouillards qui traînaient au-dessus de la vallée, comme une gaze argentée, se déchirant aux buissons; ils se trouvèrent dans le chaud soleil d'en haut. Arrivée au sommet, elle se retourna; sa figure s'était éclairée; sa bouche, ouverte, respirait. Elle regarda, ironique, Christophe qui gravissait la pente, enleva son manteau, le lui jeta au nez, puis, sans attendre qu'il soufflât, elle reprit sa course. Christophe lui fit la chasse. Ils prenaient goût au jeu; l'air les grisait. Elle se lança sur une pente rapide; les pierres roulaient sous ses pieds; elle ne trébuchait point, elle glissait, sautait, filait comme une flèche. De temps en temps, elle jetait un coup d'œil en arrière, pour mesurer l'avance qu'elle avait sur Christophe. Il se rapprochait d'elle. Elle se jeta dans un bois. Les feuilles mortes craquaient sous leurs pas; les branches qu'elle avait écartées le fouettaient au visage. Elle butta contre les racines d'un arbre. Il la saisit. Elle se débattit, luttant des pieds et des mains, lui donnant de forts coups, cherchant à le faire tomber; elle criait et riait. Sa poitrine haletait, appuyée contre lui; leurs joues se frôlèrent; il but la sueur qui mouillait les tempes d'Anna; il respira l'odeur de ses cheveux humides. D'une robuste poussée, elle se dégagea, et le regarda, sans trouble, de ses yeux qui le défiaient. Il était stupéfait de la force qui était en elle, et dont elle ne faisait rien dans la vie ordinaire.

Ils allèrent au prochain village, foulant allègrement le chaume sec, qui rebondissait sous leurs pas. Devant eux s'envolaient les corbeaux qui fouillaient les champs. Le soleil brûlait, et la bise mordait. Christophe tenait le bras d'Anna. Elle avait une robe peu épaisse; il sentait sous l'étoffe le corps moite et baigné de chaleur. Il voulut qu'elle remît son manteau; elle refusa et, par bravade, défit l'agrafe du col. Ils s'attablèrent à une auberge, dont l'enseigne portait l'image d'un «homme sauvage» (Zum wilden Mann). Devant la porte, poussait un petit sapin. La salle était décorée de quatrains allemands, de deux chromos, l'une sentimentale: Au printemps (Im Frühling), l'autre patriotique: La bataille de Saint-Jacques, et d'un crucifix avec un crâne au pied de la croix. Anna avait un appétit vorace, que Christophe ne lui connaissait pas. Ils burent gaillardement du petit vin blanc. Après le repas, ils repartirent à travers champs, comme deux bons compagnons. Nulle pensée équivoque. Ils ne songeaient qu'au plaisir de la marche, de leur sang qui chantait, de l'air qui les fouettait. La langue d'Anna s'était déliée. Elle ne se méfiait plus; elle disait, au hasard, tout ce qui lui venait à l'esprit.

Elle parla de son enfance: sa grand'mère l'emmenait chez une amie qui habitait près de la cathédrale; tandis que les vieilles dames causaient, on l'envoyait dans le grand jardin, sur lequel pesait l'ombre du Münster. Elle s'asseyait dans un coin et elle ne bougeait plus; elle écoutait les frémissements des feuilles, elle épiait le fourmillement des insectes; et elle avait plaisir et peur.—Elle omettait de dire qu'elle avait peur des diables: son imagination en était obsédée; on lui avait conté qu'ils rôdaient autour des églises, sans oser y entrer; et elle croyait les voir sous la forme des bêtes: araignées, lézards, fourmis, tout le petit monde difforme qui grouillait sous les feuilles, sur la terre, ou dans les fentes des murs.—Ensuite, elle parla de la maison où elle vivait, de sa chambre sans soleil; elle s'en souvenait avec plaisir; elle y passait des nuits sans dormir, à se raconter des choses...

—Quelles choses?

—Des choses folles.

—Racontez.

Elle secoua la tête, pour dire que non.

—Pourquoi?

Elle rougit, puis rit, et ajouta:

—Et aussi le jour, pendant que je travaillais.