Bäbi recevait parfois la visite d'un parent un peu plus âgé qu'elle; il remplissait au temple les fonctions de gardien; on le voyait, à l'heure du Gottesdienst (du service divin), faire sentinelle devant la porte de l'église, avec un brassard blanc à raies noires et gland d'argent, appuyé sur un jonc à bec recourbé. De son métier, il était fabricant de cercueils. Il se nommait Sami Witschi. Il était très grand, maigre, la tête un peu penchée, avec une face rasée et sérieuse de vieux paysan. Il était pieux, et connaissait comme pas un tous les bruits qui couraient sur toutes les âmes de la paroisse. Bäbi et Sami pensaient à s'épouser; ils appréciaient, l'un dans l'autre, leurs qualités sérieuses, leur foi solide et leur méchanceté. Mais ils ne se pressaient pas de conclure; ils s'observaient prudemment.—Dans les derniers temps, les visites de Sami étaient devenues plus fréquentes. Il entrait sans qu'on le sût. Toutes les fois qu'Anna passait près de la cuisine, par la porte vitrée elle apercevait Sami assis près du fourneau, et Bäbi à quelques pas, cousant. Ils avaient beau parler, on n'entendait aucun bruit. On voyait la figure épanouie de Bäbi et ses lèvres qui remuaient; la grande bouche sévère de Sami se plissait, sans s'ouvrir, d'un rire grimaçant: rien ne sortait du gosier; la maison semblait muette. Quand Anna entrait dans la cuisine, Sami se levait respectueusement et restait debout, sans parler, jusqu'à ce qu'elle fût sortie. Bäbi, en entendant la porte qui s'ouvrait, interrompait avec affectation un sujet indifférent, et tournait vers Anna un sourire obséquieux, en attendant ses ordres. Anna pensait qu'ils parlaient d'elle; mais elle les méprisait trop pour s'abaisser à les écouter en cachette.
Le jour après qu'Anna eut déjoué le piège ingénieux des cendres, entrant dans la cuisine, le premier objet qu'elle vit, ce fut, dans les mains de Sami, le petit balai dont elle s'était servie, la nuit, pour effacer l'empreinte de ses pieds nus. Elle l'avait pris dans la chambre de Christophe; et, à cette minute même, elle se ressouvint brusquement qu'elle avait oublié de l'y reporter; elle l'avait laissé dans sa propre chambre, où les yeux perçants de Bäbi l'avaient aussitôt remarqué. Les deux compères avaient reconstitué l'histoire. Anna ne broncha point. Bäbi, suivant le regard de sa maîtresse, sourit avec exagération, et expliqua:
—Le balai était cassé; je l'ai donné à Sami, pour qu'il le réparât.
Anna ne se donna pas la peine de relever le grossier mensonge; elle ne parut même pas entendre; elle regarda l'ouvrage de Bäbi, fit ses observations, et sortit, impassible. Mais, la porte fermée, elle perdit toute fierté; elle ne put s'empêcher d'écouter, cachée dans l'angle du corridor—(elle était humiliée jusqu'à l'âme de recourir à de pareils moyens...)—Un gloussement de rire très bref. Puis, un chuchotement, si bas qu'on ne pouvait rien distinguer. Mais, dans son affolement, Anne crut entendre; sa terreur lui soufflait les mots qu'elle craignait d'entendre; elle s'imagina qu'ils parlaient des mascarades prochaines et d'un charivari. Nul doute: ils voulaient y introduire l'épisode des cendres... Probablement, elle se trompait; mais au point d'exaltation morbide où elle était, hantée depuis quinze jours par l'idée fixe de l'avanie, elle ne s'arrêta même pas à considérer l'incertain comme possible, elle le regarda comme certain.
Dès lors, sa décision fut prise.
Le soir du même jour—(c'était le mercredi qui précède les jours gras),—Braun fut appelé en consultation, à une vingtaine de kilomètres de la ville: il ne devait revenir que le lendemain matin. Anna ne descendit pas dîner, et resta dans sa chambre. Elle avait choisi cette nuit pour exécuter l'engagement tacite qu'elle avait souscrit. Mais elle avait décidé de l'exécuter seule, sans rien dire à Christophe. Elle le méprisait. Elle pensait:
—Il a promis. Mais il est homme, il est égoïste et menteur, il a son art, il aura vite oublié.
Et puis, il y avait peut-être, dans ce cœur violent qui semblait inaccessible à la bonté, il y avait peut-être place pour un sentiment de pitié, à l'égard de son compagnon. Mais elle était trop rude et trop passionnée pour se l'avouer.
Bäbi dit à Christophe que sa maîtresse la chargeait de l'excuser, qu'elle était un peu souffrante et voulait se reposer. Christophe soupa donc seul, sous la surveillance de Bäbi, qui le fatiguait de son verbiage, tâchait de le faire parler, et protestait pour Anna d'un zèle si outré que Christophe, malgré la facilité qu'il avait à croire dans la bonne foi des gens, fut mis en défiance. Il comptait justement profiter de cette soirée pour avoir avec Anna un entretien décisif. Lui non plus, il ne pouvait différer davantage. Il n'avait pas oublié l'engagement qu'ils avaient pris ensemble, à l'aube de cette triste journée. Il était prêt à le tenir si Anna l'exigeait. Mais il voyait l'absurdité de cette double mort, qui ne résolvait rien, et dont la douleur et le scandale devaient retomber sur Braun. Il pensait que le mieux était qu'ils s'arrachassent l'un à l'autre, qu'il essayât encore une fois de partir,—si du moins il avait la force de rester éloigné d'elle: il en doutait, après l'épreuve inutile qu'il venait de faire; mais il se disait qu'au cas où il ne pourrait le supporter, il aurait toujours le temps de recourir, seul, au suprême moyen.
Il espéra qu'après le souper il pourrait s'échapper un moment pour monter dans la chambre d'Anna. Mais Bäbi ne quittait point ses pas. D'habitude, elle terminait de bonne heure son ouvrage; ce soir-là, elle n'en finit plus de laver la cuisine; et lorsque Christophe crut en être délivré, elle inventa de ranger un placard dans le corridor qui menait à la chambre d'Anna. Christophe la trouva solidement installée sur un escabeau; il comprit qu'elle ne délogerait pas, de toute la soirée. Il sentait une furieuse démangeaison de la jeter en bas avec ses piles d'assiettes; mais il se contint et la pria d'aller voir comment sa maîtresse se trouvait, et s'il ne pourrait lui souhaiter le bonsoir. Bäbi alla, revint, et dit, en l'observant avec une joie maligne, que Madame allait mieux, qu'elle avait sommeil et demandait que personne n'entrât. Christophe, irrité et nerveux, essaya de lire, ne put, et monta dans sa chambre. Bäbi guetta sa lumière jusqu'à ce qu'elle fût éteinte, et monta à son tour, se promettant de veiller; elle eut la précaution de laisser sa porte entr'ouverte, afin de pouvoir entendre tous les bruits de la maison. Malheureusement pour elle, elle ne pouvait se mettre au lit sans s'endormir aussitôt, et d'un sommeil si puissant que ni le tonnerre, ni sa curiosité même, n'eussent été capables de l'éveiller, avant qu'il fût jour. Ce sommeil n'était un secret pour personne. L'écho en arrivait jusqu'à l'étage au-dessous.