Il les lui remit. Elle les examina, en prit une, chargea sans cesser de trembler, appuya de nouveau l'arme sur son sein, et tira.—Le coup rata encore.

Anna jeta le revolver dans la chambre.

—Ah! c'est trop! c'est trop! cria-t-elle. Il ne veut pas que je meure!

Elle se tordait dans ses draps; elle était comme folle. Il voulut l'approcher; elle le repoussa, avec des cris. Enfin, elle eut une attaque de nerfs. Christophe resta près d'elle, jusqu'au matin. Elle finit par se calmer; mais sans souffle, les yeux fermés, les os du front et les pommettes tendant la peau livide: elle semblait une morte.

Christophe refit le lit bouleversé, ramassa le revolver, remit la serrure arrachée, rangea tout dans la chambre, et partit: car il était sept heures, et Bäbi allait venir.

Quand Braun rentra, le matin, il trouva Anna dans la même prostration. Il vit bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire; mais il ne put rien savoir de Bäbi, ni de Christophe. De tout le jour, Anna ne bougea point; elle n'ouvrit pas les yeux; son pouls était si faible qu'on le sentait à peine; par moments, il s'arrêtait, et Braun eut l'angoisse de croire, un instant, que le cœur avait cessé de battre. Son affection le faisait douter de sa science; il courut chez un confrère, et il le ramena. Les deux hommes examinèrent Anna et ne purent décider s'il s'agissait d'une fièvre qui commençait, ou d'un cas de névrose hystérique: il fallait tenir la malade en observation. Braun ne quitta pas le chevet d'Anna. Il refusa de manger. Vers le soir, le pouls d'Anna n'indiquait pas de fièvre, mais une faiblesse extrême. Braun tâcha de lui introduire dans la bouche quelques cuillerées de lait; elle les rendit aussitôt. Son corps s'abandonnait dans les bras de son mari, comme un mannequin brisé. Braun passa la nuit, assis près d'elle, se levant à tout instant pour l'écouter. Bäbi, que la maladie d'Anna ne troublait guère, mais qui était la femme du devoir, refusa de se coucher, et veilla avec Braun.

Le vendredi, Anna ouvrit les yeux. Braun lui parla; elle ne prit pas garde à sa présence. Elle était immobile, les yeux fixés sur un point de la muraille. Vers midi, Braun vit de grosses larmes qui coulaient le long de ses joues maigres; il les essuya avec douceur; une à une, les larmes continuaient de couler. De nouveau, Braun essaya de lui faire prendre quelque aliment. Elle se laissa faire, passivement. Dans la soirée, elle se mit à parler: c'étaient des mots sans suite. Il s'agissait du Rhin; elle voulait se noyer, mais il n'y avait pas assez d'eau. Elle persistait en rêve dans ses tentatives de suicide, imaginant des formes de mort bizarres: toujours la mort se dérobait. Parfois, elle discutait avec quelqu'un, et sa figure prenait alors une expression de colère et de peur; elle s'adressait à Dieu, et s'entêtait à lui prouver que la faute était à lui. Ou la flamme d'un désir s'allumait dans ses yeux; et elle disait des mots impudiques, qu'il ne semblait pas qu'elle pût connaître. Un moment, elle remarqua Bäbi, et lui donna avec précision des ordres pour la lessive du lendemain. Dans la nuit, elle s'assoupit. Tout à coup, elle se souleva; Braun accourut. Elle le regarda, d'une façon étrange, balbutiant des mots impatients et informes. Il lui demanda:

—Ma chère Anna, que veux-tu?

Elle dit, d'une voix âpre:

—Va le chercher!