Annette, amèrement, souriait avec pitié:

—Qu’est-ce que j’ai voulu?... Je ne le sais même plus... Où est-il, ce grand bonheur?... Le prenne qui voudra!... Je ne le disputerai pas...

Et puis, lui revinrent, soudain, par effluves, des images de ce bonheur que pourtant elle avait voulu, et les chaudes bouffées de ces désirs dont son corps—quoique sa raison les niât—était, serait longtemps encore possédé. Dans le sillage tracé par leur âpre éperon, ils traînaient après eux un relent de fureurs jalouses... Elle subit leur assaut, en silence, courbée comme sous l’aile d’un coup de vent qui passe. Puis, relevant la tête, elle dit tout haut:

—J’ai tort... Sylvie est la plus aimée... C’est juste. Elle est mieux faite pour l’amour. Et elle est bien plus jolie. Je le sais, et je l’aime. Je l’aime parce qu’elle est ainsi. Je devrais donc être heureuse de son bonheur. Je suis une égoïste... Mais pourquoi, seulement, pourquoi m’a-t-elle menti? Tout le reste, mais pas cela! Pourquoi m’a-t-elle trompée? Pourquoi ne m’a-t-elle pas dit franchement qu’elle l’aimait? Pourquoi a-t-elle agi envers moi en ennemie?... Ah! Et puis toutes ces choses en elle, que je voudrais tant ne pas voir, qui ne sont pas très propres, pas très bonnes, pas très belles!... Mais ce n’est pas sa faute. Comment pourrait-elle savoir? Quelle vie, depuis l’enfance, il lui a fallu mener!... Et moi, est-ce que j’ai le droit de lui faire des reproches? Est-ce que j’étais franche?... Et était-ce plus propre, ce qu’il y avait en moi?... Ce qu’il y avait? Ce qu’il y a!... Je sais bien que c’est toujours là...

Elle soupira, lassée. Puis, elle dit:

—Allons! il faut en finir! C’est moi la plus âgée. Et c’est moi la plus folle!... Que Sylvie soit heureuse!

Mais, après avoir dit: «Allons!» elle resta quelque temps encore sans bouger. Elle écoutait le silence, et songeait, en mordant les phalanges de ses doigts, écorchées.—Et puis, elle respira, se leva, sans parler, et se mit à marcher.

Elle revenait, dans la nuit. La lune allait paraître; elle était encore lointaine; mais derrière l’horizon, du gouffre des ténèbres on la sentait monter. Une faible clarté frangeait la ligne des cimes qui encerclaient le plateau, comme les bords d’une coupe; et, de minute en minute, s’accentuaient sur un fond d’auréole leurs profils noirs. Annette marchait sans hâte; et son sein, qui reprenait son souffle régulier, respirait lentement l’odeur des prés fauchés.

Dans l’ombre sur la route, au loin, elle entendit des pas précipités. Son cœur battit. Elle s’arrêta. Elle les reconnaissait; puis, elle se remit à marcher, plus vite, à leur rencontre. De l’autre côté aussi, on avait entendu. Une voix inquiète appelait:

—Annette!