Mais pour une âme un peu fauve, et de la grande espèce, ce filet même suffirait-il à la tenir longtemps?...
En attendant qu’elle le sût, elle tournait autour,—certes sans y penser: car si elle y eût pensé, elle se fût rejetée en arrière, avec une révolte irritée.—N’importe! Chacun de ses pas la rapprochait du piège...
Elle devait se l’avouer: elle qui, l’année d’avant, affectait à l’égard des hommes la tranquille assurance d’un camarade, sans doute un peu coquet, aimable, mais indifférent,—car d’eux elle ne semblait rien désirer ni craindre,—elle les voyait maintenant avec d’autres yeux. Elle se tenait dans une attitude d’observation et d’attente troublée. Depuis l’aventure avec Tullio, elle avait perdu son beau calme insolent.
Elle savait à présent qu’elle ne pourrait se passer d’eux; et le sourire de son père lui venait aux lèvres, quand elle se rappelait ses déclarations enfantines, à l’idée du mariage. La passion avait laissé dans la chair son dard de guêpe. Chaste et brûlée, naïve et avertie, elle connaissait ses désirs; et si elle les refoulait dans l’ombre de sa pensée, ils marquaient leur présence par le désarroi qu’ils introduisaient dans le reste de ses idées. Toute son activité d’esprit était désorganisée. Ses forces de réflexion étaient paralysées. Au travail, écrivant ou lisant, elle se sentait diminuée. Elle ne pouvait se concentrer sur un objet qu’au prix d’efforts disproportionnés; elle en était, après, épuisée, écœurée. Et elle avait beau faire, le nœud de son attention se défaisait toujours. Dans tout ce qu’elle pensait, s’infiltraient des nuées. Les buts très nets,—trop nets et trop bien en lumière—qu’elle avait fixés à son intelligence, s’estompaient dans le brouillard. La route droite qui devait l’y mener, s’interrompait, à tout instant coupée. Annette, découragée, pensait:
—Je n’arriverai jamais.
Après avoir naguère attribué orgueilleusement à la femme toutes les capacités intellectuelles de l’homme, elle avait l’humiliation de se dire:
—Je me suis trompée.
Sous l’impression de lassitude qui l’oppressait, elle reconnaissait (à tort ou à raison) certaines faiblesses cérébrales de la femme, qui tiennent peut-être à sa déshabitude séculaire de la pensée désintéressée, de cette activité d’esprit objectif et libéré de soi, qu’exige la science ou l’art véritables,—mais plus probablement à la sourde obsession des grands instincts sacrés, dont la nature a mis en elle le riche et lourd dépôt. Annette sentait que, seule, elle était incomplète: incomplète d’esprit, et de corps, et de cœur. Mais de ces deux derniers, elle se parlait le moins possible: ils ne se rappelaient que trop à sa pensée.
Elle était à cette heure de la vie où l’on ne peut plus vivre sans compagnon. Et la femme, moins que l’homme: car en elle, ce n’est pas seulement l’amante, c’est la mère que l’amour éveille. Elle ne s’en rend pas compte: les deux aspirations se fondent en un même sentiment. Annette, sans fixer encore sur aucun ses pensées, avait le cœur gonflé du besoin de se donner à un être, et plus fort et plus faible, qui la prît dans ses bras et qui bût à son sein. A cette idée, elle défaillait de tendresse; elle eût voulu que tout le sang de son corps se convertît en lait, afin de le donner... Bois!... O bien-aimé!...
Tout donner!... Mais non! Elle ne pouvait tout donner. Ce ne lui était pas permis... Donner tout!... Oui, son lait, son sang, son corps, et son amour... Mais tout? toute son âme? toute sa volonté? et pour la vie entière?... Non, cela, elle le savait, elle ne le ferait jamais. Quand elle l’eût voulu, elle ne l’aurait pas pu. On ne peut pas donner ce qui n’est pas à nous,—mon âme libre. Mon âme libre ne m’appartient pas. C’est moi qui appartiens à mon âme libre. Je ne puis en disposer... Sauver sa liberté est beaucoup plus qu’un droit, c’est un devoir religieux...