L’équilibre était rompu. Ses études, ses travaux, ne lui étaient plus rien. La place qu’elle leur avait attribuée dans sa vie lui parut dérisoire. L’autre partie de sa vie, que la douleur venait d’atteindre, se révélait d’une incommensurable étendue. L’ébranlement de la blessure en avait éveillé toutes les fibres: autour de la plaie ouverte par la disparition du compagnon aimé, toutes les puissances d’amour, secrètes, ignorées; aspirées par le vide qui venait de se creuser, elles accouraient, des fonds lointains de l’être. Surprise par cette invasion, Annette s’efforçait d’en détourner le sens; elle s’obstinait à les ramener toutes à l’objet précis de sa souffrance:—toutes, l’âpre aiguillon brûlant de la Nature, dont les souffles de printemps la baignaient de moiteur,—le vague et violent regret du bonheur... perdu, ou désiré?—les bras tendus vers l’absence,—et le cœur bondissant, qui aspire au passé..., ou bien à l’avenir? Mais elle ne parvenait ainsi qu’à dissoudre son deuil dans un trouble mystère de douleur et de passion et d’obscure volupté. Elle en était, à la fois, consumée, révoltée...

Ce soir de fin d’avril, la révolte l’emporta. Son esprit de raison s’indigna des confuses rêveries, qu’il laissait sans contrôle depuis de trop longs mois, et dont il voyait le danger. Il voulut les refouler; mais ce ne fut pas sans peine: on ne l’écoutait plus; il avait perdu l’habitude du commandement... Annette, s’arrachant au regard du feu dans le foyer et à l’insidieuse emprise de la nuit qui était tout à fait venue, se leva et, frileuse, s’enveloppant dans une robe de chambre du père, elle fit la lumière dans la pièce.

C’était l’ancien cabinet de travail de Raoul Rivière. Par les baies ouvertes, on voyait, au travers du jeune feuillage des arbres, clairsemé, la Seine dans la nuit, et sur sa masse sombre qui semblait immobile, les reflets des maisons, dont les fenêtres s’allumaient sur l’autre rive, et du jour qui mourait au-dessus des collines de Saint-Cloud. Raoul Rivière, qui était homme de goût, bien qu’il se gardât d’en user pour satisfaire à l’insipide routine ou aux caprices cocasses de ses riches clients, avait fait choix pour lui, aux portes de Paris, sur le quai de Boulogne, d’un vieil hôtel Louis XVI, qu’il n’avait point bâti. Il s’était contenté de le rendre confortable. Son cabinet de travail eût aussi bien servi pour des travaux galants. Et il y avait lieu de croire que cette vocation n’était pas restée sans emploi. Rivière avait reçu ici plus d’une visite aimable, dont nul ne se doutait: car la pièce avait son entrée directe sur le jardin. Mais depuis deux années, l’entrée ne servait à rien; et la seule visiteuse avait été Annette. C’était là qu’ils avaient leurs meilleurs entretiens. Annette, allant, venant, rangeant, versant de l’eau dans un vase de fleurs, toujours en mouvement, puis immobilisée soudain avec un livre, pelotonnée dans son coin favori du divan, d’où elle pouvait voir en silence passer la rivière soyeuse, et suivre, sans interrompre sa distraite lecture, une conversation distraite avec son père. Mais lui, assis là-bas, nonchalant et lassé, dont le profil malicieux happait du coin de l’œil ses moindres mouvements, ce vieil enfant gâté qui ne pouvait admettre que, là où il était, il ne fût pas le centre de toutes les pensées, la harcelait de pointes, de questions câlines, railleuses, exigeantes, inquiètes, afin de ramener sur lui l’attention d’Annette et de s’assurer qu’elle écoutait, bien tout... Jusqu’à ce qu’à la fin, agacée et ravie qu’il ne pût se passer d’elle, elle laissât tout le reste, pour ne s’occuper que de lui. Alors, il était satisfait; et sur de son public, il lui faisait largesse des ressources variées de son brillant esprit. Il brûlait ses fusées, il effeuillait ses souvenirs. Bien entendu, il avait soin de n’en choisir que les plus flatteurs; et il les arrangeait ad usum Delphini—, au goût de la dauphine, dont il percevait finement les curiosités secrètes et les répugnances brusquement hérissées: il lui racontait juste ce qu’elle désirait entendre. Annette, tout oreilles, était fière de ses confidences. Elle croyait volontiers qu’elle avait de son père plus que n’avait jamais su en recevoir sa mère. De l’intimité de sa vie, elle restait, pensait-elle, l’unique dépositaire.

Mais un autre dépôt se trouvait en ses mains, depuis la mort du père: c’étaient tous ses papiers. Annette ne cherchait pas en prendre connaissance. Sa piété lui disait qu’ils ne lui appartenaient pas. Un autre sentiment lui soufflait le contraire. Il fallait, en tout cas, décider de leur sort: Annette, seule héritière, pouvait disparaître à son tour; et ces papiers de famille ne devaient pas tomber en des mains étrangères. Il était donc urgent de les examiner, soit afin de les détruire, soit pour les conserver. Déjà, depuis plusieurs jours, Annette s’y était décidée. Mais quand elle se retrouvait, le soir, dans la pièce imprégnée de la présence aimée, elle n’avait plus le courage que de s’en pénétrer, des heures, sans bouger. Elle craignait, en rouvrant les lettres du passé, un contact trop direct avec la réalité...

Il le fallait pourtant. Ce soir, elle s’y résolut. Dans la douceur diffuse de cette nuit trop tendre, où elle sentait, inquiète, se fondre sa douleur, elle voulut s’affirmer sa possession du mort. Elle alla vers le meuble en bois de rose, mieux fait pour une coquette que pour un travailleur,—un haut chiffonnier Louis XV,—où Rivière entassait, dans les tiroirs à sept ou huit étages, qui en faisaient comme une réduction anticipée et charmante des sky-scrapers américains, ses lettres et ses papiers intimes. Annette, s’agenouillant, ouvrit le tiroir du bas; pour mieux l’examiner, elle l’enleva du meuble; et, reprenant sa place près de la cheminée, elle le mit sur ses genoux et se pencha dessus. Nul bruit dans la maison. Elle y habitait seule, avec une vieille tante, qui tenait le ménage, et qui ne comptait guère: sœur effacée du père, tante Victorine avait toujours vécu à son service, le trouvait naturel, et maintenant continuait, au service de sa nièce, son rôle de gouvernante,—ainsi que les vieux chats, ayant fini par faire partie des meubles de la maison, auxquels elle était attachée, sans doute, autant qu’aux êtres. Retirée de bonne heure dans sa chambre, le soir, sa présence lointaine à l’étage au-dessus, le va-et-vient paisible de ses vieux pas feutrés, ne dérangeaient pas plus les songeries d’Annette qu’un animal familier.

Elle commença de lire, curieuse, un peu troublée. Mais son instinct de l’ordre et son besoin du calme, qui voulaient que, dans elle et autour, tout fût clair et rangé, s’imposaient en prenant et dépliant les lettres, une lenteur de mouvements, une froideur détachée, qui, quelque temps, du moins, purent lui faire illusion.

Les premières lettres qu’elle lut étaient de sa mère. Le ton chagrin lui rappela d’abord ses impressions de naguère, pas toujours bienveillantes, un peu agacées parfois, avec quelque pitié à l’égard de ce qu’elle jugeait, dans sa haute raison, une habitude d’esprit véritablement maladive: «Pauvre maman!...» Mais, petit à petit, poursuivant sa lecture, elle s’apercevait, pour la première fois, que cet état moral n’était pas sans motifs. Certaines allusions aux infidélités de Raoul l’inquiétèrent. Trop partiale pour juger au détriment de son père, elle passa, affectant de ne pas très bien comprendre. Sa piété lui fournissait d’excellentes raisons pour détourner les yeux. Elle découvrait toutefois le sérieux de l’âme, la tendresse blessée de madame Rivière; et elle se reprocha, en l’ayant méconnue, d’avoir ajouté aux tristesses de cette vie sacrifiée.

Dans le même tiroir, côte à côte, dormaient d’autres paquets de lettres,—(certaines même détachées, mêlées aux lettres de la mère)—que la tranquille légèreté de Raoul avait réunies ensemble, comme, dans sa vie de ménage multiple, il avait fait des correspondantes.

Cette fois, le calme imposé d’Annette se vit soumis à une difficile épreuve. De tous les feuillets de la nouvelle liasse, des voix se faisaient entendre, bien autrement intimes et sûres de leur pouvoir que celle de la pauvre madame Rivière: elles affirmaient sur Raoul leurs droits de propriété. Annette en fut révoltée. Son premier mouvement fut de froisser dans sa main les lettres qu’elle tenait, et de les jeter au feu.—Mais elle les en retira.

Elle regardait, hésitante, les feuilles déjà mordues par la flamme, qu’elle venait de reprendre. Certes, si elle avait de bonnes raisons, tout à l’heure, pour ne pas vouloir s’introduire dans les querelles passées entre ses parents, elle en avait encore de meilleures pour vouloir ignorer les liaisons de son père. Mais ces raisons ne comptaient pour rien, maintenant. Elle se sentait personnellement atteinte. Elle n’eût pas su dire comment, à quel titre, pourquoi. Immobile, penchée, fronçant le bout de son nez, avançant son museau, avec une moue de dépit, comme une chatte irritée, elle frémissait du désir de relancer au feu les insolents papiers, qu’elle serrait dans son poing. Mais, ses doigts se desserrant, elle ne résista pas à l’envie d’y jeter un regard. Et, brusquement décidée, elle rouvrit la main, redéplia les lettres, effaçant soigneusement du doigt les froissures qu’elle avait faites... Et elle lut,—elle lut tout.