Le moins touché fut le père. Le jour de l'enterrement, son chagrin faisait mal, haletant de la gorge et des flancs, comme un cheval écroulé. Mais quinze jours après, il était repris déjà par ses affaires et par les fortes exigences de sa vie physique, il travailla, mangea double, voyagea, oublia.

Des deux femmes, Annette paraissait la vraie mère. Elle ne se consolait pas. Son deuil devint plus âpre, à mesure que s'effaçait le sillage de la petite fille. Odette lui était comme une enfant élue, l'enfant créée non de sa chair, mais de son besoin de tendresse, plus à elle qu'à Sylvie, plus elle que son fils. Elle s'accusait de ne pas l'avoir assez aimée, de lui avoir marchandé les caresses, dont ce petit cœur avide n'avait jamais assez. Et elle se persuadait qu'elle était seule à conserver la mémoire de l'enfant, que les autres trahissaient.

Sylvie montrait maintenant une étrange gaieté, affairée, agitée. Elle avait le verbe haut, un flux de paroles fatigant, avec des saillies burlesques, une verdeur de propos, qui faisaient rire aux éclats son petit peuple ouvrier, et que Marc dégustait sournoisement, quand il se trouvait là pour les gober au passage. Lui aussi se dissipait, travaillait moins, flânait, polissonnait, à l'affût des occasions de ne rien faire et de rire: l'organisme se défendait contre l'effroi intérieur... Qui s'en doute, au dehors? On est impénétrable les uns aux autres, on semble indifférent, on voudrait se confier, on ne peut pas... «Il n'est pas de communion possible dans la souffrance...»

Mais Annette, que sa passion pour la morte rendait injuste pour les vivants, ne voyait que leur égoïsme qui, par tous les moyens, se reprenait à la vie, laissant tomber au fond la pierre du souvenir; et elle leur en voulait.

Or, un jour,—un dimanche que Marc était allé avec Léopold, à un match de sport,—Annette, venant chez Sylvie, trouva la porte de l'appartement ouverte. Elle entra et entendit une plainte pesante qui se traînait. Sylvie, seule dans sa chambre fermée, parlait et gémissait. Annette se retira sur la pointe des pieds; elle referma la porte sur le palier, et sonna. Sylvie vint ouvrir; elle avait les yeux rouges; elle dit que c'était le rhume, et causa avec un entrain bruyant et vulgaire. Elle se mit à raconter une de ses éternelles histoires scabreuses, dont elle était approvisionnée. Annette avait le cœur serré. Se pouvait-il qu'elle jouât!—Elle ne jouait qu'à moitié. Beaucoup plus que les autres, c'était elle qu'elle voulait tromper. Un désespoir foncier, sans jour et sans issue, l'avait amenée à une sorte de mépris bouffon de la vie. Si elle ne voulait pas tomber, nulle autre alternative que l'oubli et ce masque d'insouciance cynique, qui finissait par se substituer aux traits du vrai visage. Tout n'est rien. Rien ne vaut la peine. Honnêteté, honneur, des blagues!... Ne rien prendre au sérieux. Rire de la vie. En jouir. Le travail seul subsiste, parce que c'est un besoin et qu'on ne peut s'en passer...

Bien d'autres choses subsistaient sous ces destructions. L'instinct était chez Sylvie plus solide que la pensée. Et quand elle rejetait tout, Annette et le fils d'Annette lui restaient incrustés sous la peau. Ils ne formaient qu'un, eux trois! Mais cet amour d'instinct, presque matériel, n'empêchait pas les mauvais sentiments. Sylvie, qui n'était pas tendre pour elle, ne l'était pas non plus pour Annette. Elle se montrait agressive et railleuse à l'égard de sa sœur, dont le sérieux moral, la tristesse taciturne, lourde de souvenirs, l'irritait, comme un reproche muet.

Un reproche, en effet. Annette n'avait pas la charité de le lui épargner. Elle voyait bien pourtant que Sylvie fuyait la peine, comme un gibier le chien; et elle la plaignait. Elle plaignait la misère de la nature humaine, mais en la méprisant de chercher son salut aux dépens de ses trésors les plus chers et d'être toujours prête à trahir ses affections sacrées, pour tromper la poursuite féroce de la douleur. Elle en était ulcérée; car dans son propre cœur elle entendait rappel de cette lâcheté de vivre; et elle, la châtiait.

De là qu'elle s'imposa, en ces mois qui suivirent le malheur, une austère discipline du cœur, un rigorisme moral, pessimiste et hautain, qui cachait sa tendresse blessée...

Après le sombre hiver, Pâques étaient revenues. Annette errait dans Paris, le matin du dimanche:—le ciel refleurissait, l'air était immobile;—l'âme enveloppée de son deuil, elle écoutait les appels nostalgiques des cloches; et leur filet sonore l'enserrait de ses mailles, la tirait hors du flot du siècle insouciant sur la grève où gisait le Dieu mort. Elle entra dans une église; et, dès les premiers pas, elle fut suffoquée par ses pleurs; depuis longtemps refoulés, ils refluaient. Dans le coin d'une chapelle, agenouillée, elle les laissa couler, tête basse. Jamais elle n'avait senti comme à cette heure le tragique de ce jour. Elle entendait ces orgues, ces chants, ces chants de joie... Cette joie!... Sylvie qui riait... Et l'âme pleure, au fond... Ah! elle le savait bien, aujourd'hui: Le pauvre mort n'est pas ressuscité! Et l'amour désespéré des siens, l'amour des siècles, s'épuise à nier sa mort... Cette poignante vérité, combien elle est plus grande et plus religieuse que l'illusoire résurrection! Duperie passionnée, navrante duperie du cœur, qui ne peut consentir à perdre son bien-aimé!...

Elle ne pouvait avec personne partager ses pensées. Et renfermée en elle, avec la petite morte, elle la défendait contre la seconde mort, la plus terrible: l'oubli. Elle réagissait durement contre elle et contre les autres. Et comme toute réaction contre un milieu de pensée, par le choc en retour amène une réaction contraire, son attitude de blâme provoqua ceux qui se sentaient atteints à exagérer la leur. Et le malentendu s'élargit.