Un étranger, vraiment. Marc ne se doutait guère qu'à des instants, il le faisait surgir aux yeux d'Annette, l'étranger,—son père—bien pis, les Brissot! Car, dans le sourd combat qui se poursuivait désormais entre la mère et le jeune garçon, celui-ci faisait, d'instinct, arme de tout ce qu'il trouvait, dans sa propre nature, d'opposé à Annette. Ainsi, sans le savoir, il déterrait parfois et employait contre elle des traits empruntés au fonds Brissot: le fameux sourire condescendant, cette satisfaction de soi, ce philistinisme badin, dont rien ne pourra ébranler la certitude hostile! Une ombre, un reflet sur l'eau. Annette les reconnaissait, et pensait:

—Ils me l'ont pris!...

Un étranger, vraiment?—Non, il ne l'était pas. L'arme, les traits empruntés, oui; mais la main qui les tenait était de la substance d'Annette. Et cette main révoltée se crispait dans l'opposition entre deux êtres trop parents et trop proches, qui n'est qu'un des mille jeux de l'Amour et du Destin.

Il n'avait pas d'ami. Ce garçon de treize ans, qui se trouvait, matin et soir, dans une classe, avec une trentaine d'enfants, restait séparé de ses camarades. Plus petit, il aimait à bavarder, jouer, courir, crier. Depuis un an ou deux, il avait des accès de mutisme, des fringales d'isolement. Cela ne signifiait point qu'il n'eût plus besoin de compagnons. Il en avait peut-être plus besoin qu'avant. Justement! C'était trop: il avait trop à demander et à donner... Et partout des épines, dans ce buisson de printemps! Un amour-propre hérissé. Un rien le froissait, et il avait peur d'être froissé, et surtout de le montrer: car c'est une faiblesse, et il faut se garder de donner prise à l'ennemi: (il y en a un dans tout ami).

Ce qu'il avait saisi, ou plutôt imaginé de son état-civil, du passé de sa mère, le tenait dans une gêne absurde, ridicule, sourcilleuse. Ses lectures aidant, il s'était convaincu qu'il était un enfant «naturel». (Ses livres romantiques l'appelaient d'un nom plus dru). Il trouvait moyen de s'en faire un sujet de fierté. Il n'était même pas loin de renifler dans l'archaïque injure un fauve relent de noblesse. Il se jugeait intéressant, à part des autres, solitaire, un peu damné. Il ne lui eût pas déplu de se ranger parmi les bâtards sataniques de Schiller et de Shakespeare. Cela lui donnait le droit de mépriser le monde, en tirades hautaines,—in pello.

Mais quand il se retrouvait dans «le monde»,—dans sa classe de lycée, parmi les camarades, il était intimidé, alourdi de son secret, soupçonneux qu'on pût le deviner. Ses façons bizarres, son air fatal, sa voix fluette qui commençait de muer, son minois de petite demoiselle, rougissant, insolent comme un cochelet, éveillaient l'attention, la malice de ses compagnons; et même il fut en butte aux avances honteuses d'un de ces petits chenapans, qui le persécutait de ses propositions, mi-bouffes, mi-sérieuses. Il en fut bouleversé; la nuit, il était malade de révolte et de dégoût; il ne voulait plus retourner au lycée, mais il ne pouvait en avouer les raisons à sa mère; il devait seul se faire respecter; il se disait:

—Je le tuerai.

Sa pensée tumultueuse était soulevée par des lames de fond.

Il était à l'heure où s'éveillent les forces génésiques. Elles le fascinaient et elles l'épouvantaient. L'étrange innocence de sa mère passait à côté, sans voir et sans savoir. Il serait mort de honte, si elle avait su et vu. Et seul, se méprisant, il se livrait, affolé, aux terribles sollicitations de l'instinct dégradant... Mais que peut faire l'enfant, un pauvre enfant livré à ces forces démentes! Cette monstrueuse nature met dans un corps de treize ans le brutal incendie, qui faute d'aliment le dévore! Il ne peut se sauver, s'il est de bonne race, qu'en se jetant tout entier, par un excès contraire, dans une exaltation ascétique de l'esprit, qui souvent ruine le corps. La jeunesse de ce temps, plus heureuse que ses aînées, commençait de pratiquer la discipline virile de l'athlétisme. Marc n'eût pas demandé mieux que de faire comme elle. Mais là encore, la nature était contre lui. Il n'avait pas la force. Ah! qu'il enviait les forts! Qu'il aimait, jalousement, leur beauté!... Jusqu'à la haine!... Jamais il ne serait comme eux!...

Désirs, tous les désirs, purs, impurs, un chaos!... tous les démons ennemis!... Il serait le jouet du hasard—(Nul ne peut rien pour lui!)—sans un fond de santé morale, d'honnêteté,—mieux, de grandeur qui s'ignore, ce je ne sais quoi de divin, fruit des peines, de la vaillance et de la longue patience des meilleurs de la race,—qui ne supportera pas la honte des souillures, l'affront de la déchéance,—qui a le flair inquiet de ce qui est vil et lâche,—qui le traque au dedans, jusque dans les replis de ses pensées,—qui n'échappe point toujours aux salissures,—mais qui ne manque jamais de les juger, de se juger, de se flétrir et de se châtier...