—Moi, c'est pour mon mari.
Annette ignorait tout de sa vie. Elle demanda:
—Est-ce qu'il est souffrant?
—Non, mais il est très délicat.
Elle parla avec fierté des soins que réclamait cette santé. Annette, avertie de la susceptibilité de Ruth, ne lui posait pas de questions, attendant qu'elle parlât. Ruth ne disait plus rien, elles allaient se séparer, quand Annette se souvint... Elle offrit à Ruth une tâche—la révision d'un travail d'étrangère—qui lui était commandée et dont elle n'avait pas le temps de se charger. Ruth témoigna aussitôt une vive gratitude: l'argent jouait pour elle un rôle capital. Annette lui demanda son adresse, pour le cas où elle aurait d'autres commandes à lui transmettre. Ruth hésita, répondit évasivement. Annette, impatientée, dit:
—C'est pour vous être utile. En tout cas, moi, j'habite...
Et elle dit son adresse. Ruth donna la sienne, à contre-cœur. Annette, rebutée, décida de ne plus s'occuper d'elle.
Mais Ruth vint la trouver, quelques semaines après. Elle s'excusa d'avoir manqué d'amabilité. Et cette fois, elle confia un peu (pas beaucoup) de sa vie. D'une famille de riches cultivateurs, elle s'était brouillée avec son père, parce qu'elle avait voulu venir à Paris et s'y faire professeur. Le père l'ayant blessée dans son amour-propre, elle avait juré de ne jamais rien accepter de lui. Elle voulut gagner sa vie seule. Elle s'y épuisa. Malgré son énergie, la pensée lui était une fatigue; elle peinait sur les livres comme une bête au labour; le sang lui gonflait les tempes: il lui fallait s'arrêter, congestionnée. Un commencement de neurasthénie la contraignit de renoncer aux examens qu'elle devait passer. Elle se rabattit sur les leçons particulières. Elle arrivait à gagner, péniblement, sa vie, quand elle s'éprit d'un homme qu'elle épousa, et qui n'était pour elle qu'un fardeau de plus.—Mais ceci, elle ne le dit point: Annette le sut par ailleurs. Elle était assez fine pour entrevoir déjà une partie de la vérité, au cours des; questions discrètes qu'elle posa à sa nouvelle amie. Elle vit que le mari n'avait aucun métier: il était un «intellectuel», os «artiste», un «écrivain». Et elle ne parvint pas très bien à savoir ce qu'il écrivait. Des vers?... En fait de poésie, Ruth n'avait pas plus de goût qu'une petite bourgeoise de province. Mais la poésie lui en imposait.
Elle n'était point pressée de faire connaître son «artiste». Elle le chambrait. Mais, à partir de ce moment, elle vit Annette plus souvent,—trop souvent. Elle finit par l'accabler de témoignages d'amitié, des fleurs, des attentions, rarement bien inspirées, qui agaçaient Annette. Pas de milieu! Rien ou tout, avec cette passionnée! Jamais elle n'avait eu d'amie. Jamais elle ne s'était confiée. De l'instant qu'elle décida d'aimer Annette, elle l'accapara. Annette, assommée de cette affection, comprenait que le mari ne la trouvât point légère.
À la fin, elle réussit à contempler, par surprise, l'oiseau précieux: un homme fade, insignifiant, aux yeux bleus vagues, qui lui fit l'impression d'être un dévot secret de l'absinthe. Très vain, et très peu sûr de lui, parfaitement médiocre, il était inquiet de l'opinion d'Annette. Il n'aimait point sa femme, mais il trouvait commode de se faire choyer, il prenait des airs languissants, dolents, et amers, à propos de sa santé, des talents méconnus, de l'envie des confrères... Annette le transperçait de ses | yeux clairs. Il fut prudent avec elle, et modéra ses jérémiades, que guettait l'ironie silencieuse de l'auditrice. Mais Ruth était bouche bée, incapable de juger, fière comme Artaban... «Laissons-lui ses illusions! Elle a besoin de quelqu'un à aimer, d'un homme à protéger. Elle a une âme de domestique passionnée. Elle se coucherait sous ses pieds...»—Il arrivait aussi qu'elle le querellât durement. Une fois, en montant l'escalier, Annette entendit les intonations criardes du «poète», qui geignait: Ruth giflait son mari.