Pourquoi donc fut-il pris sur-le-champ par Annette?

Par ce qui lui ressemblait.

Par ce qui lui ressemblait dans l'Annette de ce temps, et que lui seul pouvait lire. Au croisement de lames de leurs premiers regards, au battement des premières répliques, fer contre fer, il se dit:

—Elle voit ces gens comme moi. Elle est de ma race.

De sa race? Il ne semblait guère, à en juger par les faits: Annette était tombée de la sphère sociale, où Philippe s'était hissé, à la force du poignet; et il se rencontraient, à un échelon de passage.—Mais, à ce moment précis, ils étaient de plain-pied; ils se sentaient tous deux étrangers à ce monde, adversaires de ce monde, tous deux comme d'une autre race, jadis maîtresse du sol, maintenant dépossédée, dispersée sur la terre, à peu près disparue. Et qui sait, après tout, les mystères des races et leurs vicissitudes, cette mêlée millénaire où, semble-t-il, l'humanité s'achemine au triomphe final de la médiocrité?... Mais il y a des ressauts; et parfois, l'ancien maître du sol, pour un jour, reprend son bien. Son bien ou non, Philippe revendiquait le sien. Et comme tel, il venait de s'adjuger Annette.

Quand Annette fut rentrée au logis, baissant la tête, le front pesant, elle se coucha sans parler. Elle faisait le vide en elle. Mais elle ne s'endormit pas. Il lui fallait guetter, pour écarter une image: dès qu'elle s'engourdissait, l'image se présentait à l'entrée. Pour l'oublier, elle essaya de ses préoccupations journalières: elles ne l'intéressèrent point. Alors, elle fit appel, contre l'invasion menaçante, à un allié qu'elle craignait habituellement d'évoquer, car il risquait de remuer trop de troubles passés: Julien, et le monde de pensées qu'autour du nom aimé, plus fictif que réel, le regret et le rêve avaient groupées. Ils reparurent un moment, et retombèrent glacés. Elle s'obstina à les ressaisir de force. Elle ne tenait dans ses bras qu'une gerbe fanée. Un coup de soleil avait bu la sève. À vouloir les ranimer, Annette, avec ses mains fiévreuses, achevait de les brûler. Elle s'agitait, tournant et retournant l'oreiller. Il fallait pourtant dormir, pour le travail du lendemain. Elle prit un cachet, et tomba dans l'oubli. Mais quand, après trois ou quatre heures, elle se réveilla, le souci était là; et il lui sembla que, même pendant le sommeil, il ne l'avait pas quittée.

Le lendemain et les jours qui suivirent, son trouble persista. Elle allait, elle venait, elle donnait ses leçons, elle causait, elle riait, ainsi que d'habitude. La machine, bien montée, continue d'elle-même. Mais l'âme était inquiète.

Une journée grise, en traversant Paris, soudain tout s'éclaira... De l'autre côté de la rue, Philippe Villard passait... Elle rentra, baignée de joie.

Quand elle se décida à comprendre les raisons de cette joie, elle fut atterrée. Comme si elle eût reconnu en sa chair un cancer!... Ainsi, encore une fois, elle était prise au piège! L'amour? L'amour pour un homme qui serait pour elle encore une cause d'inutiles souffrances, un homme qu'elle ne connaissait pas, mais qu'elle savait dangereux, sans bonté, un homme qui ne lui appartenait pas, qui appartenait à une autre, un homme qu'elle n'aimait pas, puisqu'elle en aimait un autre! Un autre? Oui, Julien, elle l'aimait toujours. Eh bien, si elle l'aimait, est-ce qu'elle pouvait aimer un autre?—Elle l'aimait... Mais comment, mais comment le cœur pouvait-il se donner à deux êtres à la fois? Se donner tout entier, à chacun, sans partage! Car lorsqu'il se donnait, le cœur d'Annette se donnait tout... Elle avait le sentiment de se prostituer. Certes, livrer son corps lui eût paru moins honteux que livrer son cœur à deux amours à la fois. N'était-elle pas sincère, loyale avec elle-même?—Justement. Elle ne savait pas qu'elle avait plus d'un cœur, qu'elle était plus d'un être. Dans la forêt d'une âme coexistent des futaies de pensées, des fourrés de désirs, vingt essences différentes. On ne les distingue point, à l'ordinaire: elles dorment. Mais quand passe le vent, leurs rameaux s'entre-choquent... Le choc des passions avait depuis longtemps déjà réveillé dans Annette sa multiplicité. Elle était à la fois la femme de devoir et d'orgueil passionné, la mère passionnée, l'amante passionnée—l'amante? les amantes... la forêt sous la houle et ses bras jaillissants vers tous les points du ciel... Mais Annette, humiliée jusqu'à l'accablement de cette force qui disposait d'elle sans son adhésion, pensait:

—À quoi bon vouloir et lutter, des années, s'il suffit d'un instant pour tout ruiner? D'où vient-elle donc, cette force?