—J'ai un nom, j'ai le succès, j'ai l'argent, et ce qu'il peut donner. Mais vous ignorez comment je les ai eus et je les garde. Je les ai arrachés par la force, et je les tiens par la force. J'ai forcé mon destin, s'il y a un destin. Je suis arrivé malgré les choses et malgré les hommes. Et je n'ai jamais su (ni voulu) me faire pardonner ma réussite, en pansant les amours-propres blessés et les intérêts foulés sous mon passage. Les chers collègues comptaient que du moins le succès aurait sur moi son effet de narcotique. Il n'en a rien été. Ils ont eu beau tâcher de m'amadouer, ils sentent que je ne suis pas et ne serai jamais des leurs. Je ne puis pas oublier ce que j'ai vu, de l'autre côté de la barrière: la masse des friponneries et des iniquités. J'ai eu le temps de méditer sur les mensonges sociaux, dont la caste intellectuelle (en dépit de ce qu'elle prétend et de ce qu'on en attend) a toujours été le meilleur chien de garde. À part quelques habiles, qui, dans l'intimité de leur art et de leur pensée, passent pour ne respecter rien mais qui, sortis de leur jardin, tirent bien poliment leur chapeau à la sottise régnante. J'ai l'insigne folie de ne pas lui faire la cour. Je prétends même en ce moment m'attaquer à certaines de ses impostures sacrées, qui ajoutent leur poids à celui de la misère et condamnent des milliers d'êtres à un malheur sans fin. Je vais faire aboyer les trois gueules de Cerbère, les trois hypocrisies, de la morale, de la patrie, et de la religion. Je vous conterai cela plus tard. Moi aussi, je serai battu, je le sais, et je me bats quand même, pour la joie—pour la peine—et parce qu'il le faut... Vous comprenez pourquoi vos paroles de l'autre soir m'ont porté un message que vous ne prévoyiez pas! Vos paroles sont à moi. La bouche doit être à moi.

Annette la lui livra. Il lui prit tendrement les tempes et les joues entre ses fortes mains:

—Rivière, j'ai besoin de vous. Je ne pensais pas vous trouver. Maintenant que je vous ai, je vous tiens.

—Tenez-moi bien! J'ai peur de m'échapper.

—Je sais comment vous lier. Je vous offre ma vie rude, mes ennemis, mes dangers.

—Oui, vous me connaissez... Mais rien de cela ne peut être à moi. Vous ne pouvez en disposer. C'est à votre Noémi.

—Qu'en ferait-elle? Elle n'en veut rien connaître. Elle élimine de la vie la vérité et la peine.

Annette regardait Philippe; et il lut dans ses yeux la question qu'elle retenait.

—Vous pensez: «Pourquoi donc l'a-t-il épousée?»... Cette femme ment, oui, je le sais, elle a le mensonge dans le corps, de la racine des cheveux jusqu'à la pointe des ongles... Eh bien, le plus fort, c'est que je l'ai prise pour cela. Je l'aime presque pour cela... Quand le mensonge est un art aussi parfait, il vaut du beau théâtre... (Est-ce qu'on ne sait pas que le théâtre, que presque tout l'art ment, quelques originaux exceptés qui déroutent les confrères: alors, les confrères disent que ceux-là ne sont pas artistes, ils gâtent le métier)... Si le monde est mensonge, au moins nous avons le droit d'exiger que le mensonge soit plaisant. À tout prendre, je préfère, pour ma satisfaction et pour ma société, ceux qui mentent joliment. Ils ne m'abusent point. Je vois. La grâce de Noémi est aussi fabriquée que ses sentiments. Mais l'œuvre est réussie. Elle me fait honneur. Je m'en délecte, le soir, quand je rentre, le regard sali, de ma boucherie de viande gâtée. Elle est une eau riante. Je m'y lave. Qu'elle mente! Cela n'a aucune importance. Si elle disait vrai, elle n'aurait rien à dire.

—Vous êtes dur. Elle vous aime.