Ils étaient tous les deux, un matin, côte à côte, couchés... Il avait les yeux ouverts. Elle venait de s'éveiller, mais elle feignait de dormir, et elle l'observait. Elle eut l'instinct que sur ce visage passait le reflet d'un autre. (Car l'enveloppe de la pensée est, à notre insu, modelée par l'image qui l'habite). Sur-le-champ, sa jalouse attention en arrêt, la vrille de son regard sous ses cils le perçant, immobile, poursuivant le rythme régulier de son souffle endormi, elle inspecta âprement cet homme si loin, si près, cet homme qui était à elle, l'éternel étranger, dont la cuisse touchait la sienne, et dont la séparait un monde infranchissable... Non, elle ne se trompait pas, il avait d'autres soucis que ceux de ses idées... Des soucis? Elle le vit sourire... Il pensait à une autre!... Pour le reprendre à ce fantôme, ou pour faire l'épreuve de son pouvoir, elle gémit comme en rêve et s'enroula à lui. Il se dégagea froidement du corps qui le quêtait, s'assura qu'elle dormait, il se leva sans bruit, s'habilla, et sortit. Elle n'avait point bougé... Mais la porte n'était pas refermée que Noémi se soulevait, le visage décomposé. Et elle se battait les seins avec ses deux petits poings, en étouffant un cri d'angoisse et de colère.

À partir de ce moment, elle fut en chasse. Tendue et frémissante, elle épiait, elle flairait, ses ongles lui faisaient mal: elle brûlait de déchirer l'ennemie... Oh! sans bruit, en douceur... Lui égratigner le cœur!... Mais elle ne le trouva pas, ce cœur. Où se cachait-il?... Elle battit la forêt, explorant avec une minutie fiévreuse le cercle de ses connaissances, son jeune sourire fardé cachant ses dents aiguës, ne perdant pas de vue les moindres plissements du visage de Philippe en présence des femelles, guettant les yeux, les mains, les inflexions de voix de chacune, et portant dans son cœur des chiens qui halenaient... Mais la piste était fausse. Et la bête échappait...

L'étrange aberration qui lui avait fait, d'emblée, écarter Annette du champ de ses soupçons, persistait. Elle l'avait oubliée, depuis des semaines. Annette ne se montrait point. Elle se sentait coupable; et, bien loin d'être fière, elle eût été humiliée devant Noémi de sa victoire cachée, de sa victoire volée. Elle évitait de reparaître dans la maison des Villard; les prétextes ne lui manquaient pas, si Noémi eût manifesté le désir de la revoir. Mais Noémi n'en manifesta point; elle avait trop de tourments pour se souvenir d'Annette.

En vain avait-elle tâché de se persuader que le caprice de Philippe passerait. Les symptômes reconnus de sa désaffection ne passaient point, s'accentuaient: froideur inattentive aux paroles et aux mines, à la présence même de la petite épouse, totale indifférence, bien plus, à des moments, lorsque Noémi voulait lui rappeler de force son existence, ennui lassé et—mal dissimulé—dégoût qui évite un contact importun... Elle en tremblait de fureur et d'amour dédaigné!... Elle ne pouvait plus se dissimuler la gravité du mal. Elle s'affola. Mais il fallait toujours s'efforcer de ne pas le montrer... Toujours, toujours être gaie, sûre d'elle et de lui, toujours lui tendre l'hameçon,—qu'il ne regardait même pas! Elle se consumait... Et cette insaisissable ennemie, contre qui montait en elle une haine enragée!... De ne pouvoir l'agripper, elle se serait cogné la tête contre les murs... Toutes, elle les avait toutes épiées, vainement, toutes,—sauf Annette. Annette fut la dernière à qui elle pensa.

Et ce fut Annette elle-même qui se livra.

Elle allait dans la rue, quand à une vingtaine de pas elle aperçut Noémi qui venait. Noémi ne la voyait pas, elle marchait, les yeux vagues, front baissé, et son joli visage était blême et vieilli de soucis. Elle ne s'observait plus en ce moment, et elle n'observait rien autour; elle était, depuis des jours, comme une monomane qui tourne la meule de l'idée fixe, avec une rage accablée. Annette en fut saisie. Elle aurait pu passer près d'elle sans être remarquée, ou rebrousser chemin. Dans sa hâte maladroite, elle quitta le trottoir et traversa la rue. Ce mouvement qui rompait le flot continu des passants attira machinalement le regard de Noémi. Elle reconnut Annette, qui cherchait à l'éviter. Et, la suivant des yeux, elle la vit, de l'autre trottoir, lui jeter un regard furtif et détourner la tête. Une lueur aveuglante se fit... C'était elle!...

Elle s'arrêta, suffoquée, ses ongles contre ses paumes, serrant les dents, hérissée comme une chatte qui se met en boule; et le meurtre fut dans ses yeux. Le regard d'un passant lui rappela qu'elle était dans le monde où l'on ment, et que, pour une fois, elle en était sortie. Elle y rentra. Mais dix pas après, elle rit cruellement. Elle la tenait...

Annette avait été bouleversée par la vue de Noémi. Depuis qu'elle s'était donnée, le remords la travaillait. Non qu'elle se jugeât en faute d'aimer celui qui l'aimait: leur amour était vrai, était sain, était fort. Il n'avait pas besoin d'excuse, ni de feinte. Nulle convention sociale ne prévalait contre lui. Et, dans sa fièvre de passion, elle n'admettait même pas qu'elle eût des devoirs envers Noémi: elle était la vraie femme de Philippe, elle ne reconnaissait pas l'autre, qui n'avait pas su partager ses travaux et ses luttes, lui donner le bonheur.—Mais toute cette assurance n'empêchait pas qu'une autre ne fût la rançon de ce bonheur, qu'elle ne tuât le bonheur d'une autre. Elle s'était efforcée de croire que Noémi était trop futile pour souffrir beaucoup et qu'elle se détacherait. Mais elle savait le contraire; et tout ce qu'elle pouvait faire, c'était d'écarter Noémi de sa pensée. L'égoïsme des premiers jours de possession le lui permit.

Depuis la rencontre avec Noémi, ce ne fut plus possible. Annette avait le don malheureux de sortir de soi, en dépit de ses passions, d'être aspirée par les passions des autres, surtout par leurs souffrances, qu'un regard lui révélait...

Elle rentra chez elle, presque aussi obsédée que Noémi du mal qui la rongeait. Elle ne pouvait se payer de mots, s'armer des droits de l'amour. Noémi aussi aimait. Et Noémi souffrait. Est-ce que l'amour qui souffre a moins de droits que celui qui fait souffrir!... Il n'y a point de droits! Il faut que l'une des deux souffre. Elle ou moi!...