Noémi sentit la colère la reprendre... Après tant d'efforts!... Mais son instinct lui dit qu'il ne fallait pas aller trop vite, ne pas trop tendre la corde... Tout de même, le coup était porté!
Elle se retira.
Elle avait reconnu la faiblesse de l'ennemie. Elle la piétinerait.
Annette resta quelque temps encore, sans bouger de la place où Noémi l'avait laissée. De cette longue scène, elle était courbaturée. Elle eût mieux réagi, si l'assaut ne l'eût surprise déjà rongée par la double usure de la passion et de la tâche incessante, la fièvre continue, la participation aux combats de Philippe, à son âme orageuse, et, dans cet épuisement du corps et de la pensée, ses remords refoulés, ses tourments renfermés. Cette défaillance faisait la force de Noémi. Celle-ci trouvait le terrain préparé et une alliée dans son adversaire.
La personne même de Noémi comptait peu dans les soucis d'Annette. Comme femme, elle ne l'aimait guère. Comme rivale, elle ne l'aimait point. Elle la jugeait fausse, perfide, sans bonté. Et jalousement injuste, elle niait maintenant son charme, que d'abord elle avait goûté; tout lui semblait truqué en elle, tout, sauf la douleur. Et qu'elle soit Noémi ou une autre, peu importe! Elle est une chair qui souffre, que moi, je fais souffrir... Et une étrange pitié minait le cœur d'Annette.
Cette disposition s'était développée, dans les dernières années, au spectacle des misères, au contact des deux morts, celles d'Odette et de Ruth. Il lui en était resté un obscur ébranlement. Une faiblesse. Elle la nommait maladive. Et peut-être, ce l'était. On ne pourrait plus vivre, si l'on devait s'arrêter aux souffrances du monde! Chaque bonheur se repaît de la souffrance d'un autre être. La vie ronge la vie, comme les larves pondues dans une proie vivante. Et chacun boit le sang de tous.
—Annette le buvait naguère, sans y penser. Et dans son corps, ce sang lui faisait chaud et joie. Tant qu'elle fut jeune, elle ne songeait pas aux victimes. Du jour où, y pensant, elle se dit: «Il faut être dure», c'est qu'elle commençait à faiblir. Elle le sentait maintenant: elle ne pouvait plus être dure, que par intermittences. Elle vieillissait. Le mal qu'elle faisait à Noémi, dix ans plus tôt elle l'eût fait sans un instant de doute... «Mon bonheur est mon droit. Malheur à qui le touche!...» Elle n'avait pas besoin de chercher des prétextes.—Maintenant, pour arracher sa part de bonheur à la vie, il lui fallait trouver d'autres raisons que son bonheur. Elle ne se suffisait plus. Elle avait trouvé la force d'évincer sans scrupule les concurrentes moins heureuses dans la chasse au pain: ce pain était celui de son fils; elle était soutenue par l'instinct animal qui fait se hérisser la bête pour défendre ses petits et qui les nourrirait de la chair du prochain. Mais l'autre instinct animal, l'amour de soi,—prendre et garder pour soi,—s'épuisait, il ne s'affirmait plus que par saccades. La maternité même, en usurpant sa place, l'avait partiellement détruit.
Or, dans la crise présente, son fils ne lui était d'aucun secours. Tant s'en faut! Il lui était une inquiétude et un remords de plus. Annette ne pouvait se mentir: sa passion ne tenait pas compte de son fils. Elle se sentait coupable à son égard, et elle avait pris soin de lui dissimuler tout. Elle connaissait le petit, elle avait perçu, dans le passé, les sentiments jaloux qui lui faisaient pointer ses griffes contre ceux qu'elle aimait. Elle ne le lui reprochait pas, elle était heureuse qu'il voulût être seul à l'aimer... Mais aujourd'hui, elle défendait son bien, contre qui?... Contre son bien! Passion contre passion. Elle ne voulait sacrifier aucune des deux. Et comme les deux étaient jalouses, entières, impérieuses, elle devait à chacune dérober le secret de l'autre. Y avait-elle réussi? Marc détestait «l'autre». Pourtant, il ne savait rien—(elle en était sûre);—mais sans savoir, son flair ne l'avait-il pas averti? Elle avait honte de se cacher, et davantage elle avait honte qu'il pût soupçonner... Non, il ne soupçonnait rien, c'était pour d'autres motifs qu'il haïssait Philippe...
Quant à Philippe, il ne faisait pas à Marc l'honneur de se soucier de lui. En épousant Annette, il aurait bien pris, par-dessus le marché, deux ou trois mioches de plus; ni sentimentalement ni financièrement, cela ne comptait pour lui; il ne fallait pas lui en savoir gré. Il voyait Marc sans déplaisir, il le trouvait pas trop bête, paresseux, peu dégourdi; il l'eût sans doute rudement mis au pas; mais il n'avait point de motif de s'attacher à lui, et il ne le cachait point. Il avait une façon de parler du petit,—de parler au petit,—une brutale bonhomie qui blessait au vif Annette. Habitué aux grossièretés de la vie, il n'avait nulle idée des égards que réclame une nature fine et fière, et de ses pudeurs offensées. À l'enfant, devant la mère, il donnait, en termes crus, de rudes avertissements, des conseils médicaux, qui faisaient rougir l'enfant et la mère. La mère, plus que l'enfant. La théorie de Philippe était qu'il ne faut rien cacher à l'enfant. C'était celle aussi d'Annette. Aussi, celle de Marc. Mais il y a la manière! Annette souffrait dans sa chair. Marc, humilié, amassait la rancune. Entre lui et Philippe, il ne pouvait y avoir jamais que mésentente. Leurs deux tempéraments étaient trop différents. Annette pouvait prévoir les heurts, le désaccord sans fin. Pensée terrible pour elle, amante et mère passionnée!
Aucun appui à attendre d'aucun, pour se déterminer. Elle devait décider seule, égoïstement. Eh bien, n'avait-elle pas le droit de penser aussi à soi?—Le droit ne suffit pas, si l'on ne tient pas assez à son droit. Y tenait-elle?... Oui, par instants, comme une lionne, quand elle voyait le bonheur, la jeunesse, et la vie, qui allaient s'engouffrer... Le bonheur?... Pas question de bonheur dans l'union avec un homme de l'espèce de Philippe! Mais de moins et de plus, d'incomparablement plus pour une femme comme Annette: une vie pleine, intelligente, hardie, non point vie de repos, qui s'endort sur sa sécurité, mais de grands vents, d'orages, d'action, de combats—avec le monde—avec lui—vie de fatigues et de peines—mais à deux,—mais la vie,—la vie digne d'être vécue et de mourir à la fin, harassée et heureuse de quitter les jours durs et féconds, et de les avoir eus... C'était beau! Mais il fallait avoir la force... Elle l'avait, assez pour porter jusqu'au bout, tête droite, le fardeau bien posé. Mais pour le poser? Elle avait besoin d'être aidée, et même un peu forcée. Que Philippe lui posât le fardeau sur la tête, et qu'il le lui imposât! Qu'il lui dît: «Porte-le! Pour moi! Tu m'es nécessaire...» Ce mot lui aurait fait franchir tous les remords... Nécessaire, l'était-elle à Philippe? Il le lui avait dit, aux premiers jours, quand il voulait la conquérir. Il ne le redisait plus. Et Annette eût voulu l'entendre encore, encore, pour se convaincre. Elle le voyait plein de lui, habitué à travailler seul, à lutter seul, à se débrouiller seul, y mettant son orgueil; il se serait cru humilié, s'il s'était fait aider. Alors, elle se disait: «À quoi suis-je bonne?» Le bienfait de l'amour n'est pas seulement de nous donner la foi en un autre, mais de nous rendre la foi en nous. Qu'il nous soit charitable!—C'était un sentiment dont Philippe faisait peu d'usage. Ce grand docteur du corps, comme la plupart de ses pareils, ne se souciait pas des maladies de l'âme. Il ne songeait guère aux doutes qui rongeaient la femme, dont le corps était couché à ses côtés. Il n'aurait pas dû lui laisser le temps de s'interroger. En finir, l'épouser! Annette lui soufflait, tout bas: «Partons ensemble! Que je ne puisse plus me reprendre!»