Elle passa des jours dans une alternative d'humiliantes tortures, d'aveugles poussées, et de soudaine, d'aiguë, d'absolue clairvoyance, perçant la grande tromperie. Elle avait un sentiment perpétuel d'insécurité. Même avertie, armée, il suffisait d'un rien pour qu'elle retombât. Elle prolongea l'absence.

Ce n'était pas sans risques pour sa situation. Cette subite éclipse lui fit perdre des leçons. La petite clientèle qu'elle avait eu tant de peine à rassembler passait à d'autres mains. Sylvie transmettait à sa sœur les lettres et les informations, mais elle n'y ajoutait rien que de bonnes nouvelles de la santé du petit, elle évitait de conseiller: Annette était seule juge.

Annette savait bien qu'elle devait rentrer; mais elle retardait toujours... Elle avait beau rester, elle ne pouvait défendre à sa pensée de retourner vers Philippe: que faisait-il? ne la cherchait-il point?... De lui, rien n'était venu. Elle redoutait ses nouvelles, et elle les appelait. Elle l'écartait de son esprit, elle s'en croyait dégagée. Mais il ne la quittait point. Et subitement, il surgit.

Un soir, sous la charmille qui longeait le mur bas du jardin, elle errait, désœuvrée et hantée; elle vit, entre les branches, au loin, sur la route blanche, une auto qui venait. Et elle pensa: «C'est lui!...» Elle se rejeta en arrière. L'auto fila le long du mur, au bout de la petite propriété. Annette, le cœur serré, écoutait le grondement, l'entendit se ralentir. À trente pas plus loin, le chemin bifurquait, et l'auto hésita. Annette, derrière le rideau de feuilles, se risquant à regarder, vit de dos l'homme indécis, qui se tournait, explorant l'horizon. Et elle le reconnut. Une terreur la prit: elle courut se jeter derrière une haie de buis, et s'affaissa par terre, ses ongles grattant le sol; elle baissait la tête, un flot de sang aux joues, pensant: «Il va me reprendre!» Et elle voulait dire: «Non!» Et son sang criait: «Oui!» Elle sentait sous ses doigts s'écraser les mottes sèches, et, la figure enfouie dans l'odeur amère du buis au soleil, elle tâchait d'arrêter le bruissement du sang dans ses oreilles, pour écouter les pas de l'autre côté du mur. Elle entendit l'auto qui repartait. Elle courut à l'angle du jardin, sur la route; et elle cria:

—Philippe!...

La voiture, au tournant, disparut...

Annette repartit, le lendemain, pour Paris. Savait-elle ce qu'elle voulait, ce qu'elle allait faire?—Sylvie la regarda avec pitié, dit:

—Ça ne va pas mieux... et ne l'interrogea point. Annette, reconnaissante, restait, le corps brisé, assise, sans parler, dans un coin de la chambre de sa sœur, cherchant un apaisement dans cette chaude présence. Sylvie allait et venait, la laissait reprendre pied dans son silence. Annette se leva enfin, pour rentrer au logis. Quand elle fut pour partir, Sylvie, lui mettant les deux mains autour des tempes, la regarda encore, longuement, hocha la tête, et dit:

—Si tu ne peux autrement, soumets-toi, ne lutte plus! Ça passera. Tout passe. Le mal, le bien, et nous... Pour le peu que ça vaut!...

Mais pour Annette, cela valait beaucoup. La question n'était pas seulement entre Philippe et elle. La question était entre elle et elle. Retourner à Philippe, s'avouer vaincue par lui, elle y eût trouvé une âpre jouissance. Mais ce qui l'épouvantait, c'était une défaite plus profonde, plus intime, qui n'avait d'autre témoin qu'elle-même. Elle portait en soi, son mortel adversaire. Jamais depuis des années, elle ne l'avait ignoré, quoiqu'il lui plût, par orgueil, et peut-être par prudence, de ne pas y penser. Ce gouffre du désir et de la volupté, qu'une vie précédente—(le père?)—avait creusé... Tout ce qui faisait sa force et sa fierté de vivre, sa volonté, son âme saine, ce souffle libre et pur qui baignait ses poumons, y était aspiré. Mors animae... Mais Annette, dont la raison peut-être ne croyait pas à l'âme, Annette ne voulait pas que son âme mourût.