—Si je mourais, il ne pleurerait même pas.
Et elle songeait au rêve qu'elle avait conçu jadis du cher petit compagnon, fabriqué de son sang, et blotti auprès d'elle, sans parler, devinant, partageant tous les secrets de son cœur. Qu'il manquait de tendresse! Pourquoi était-il si dur? On eût dit, par moments, qu'il lui en; voulait. De quoi? De trop l'aimer?
—«Oui, c'est ma maladie, aimer trop! On ne doit pas trop aimer. Les gens n'en ont pas besoin. Cela les gêne... Mon fils ne m'aime pas! Il brûle de me quitter... Mon fils, si peu mon fils! Il ne sent rien de ce que je sens! Il ne sent rien!....»
En ces mêmes journées, le cœur du petit Marc était illuminé d'amour et de poésie. Il s'était follement épris de Noémi. C'était un de ces amours d'enfant, absurdes et dévorants. Il sait à peine ce qu'il veut de la femme: est-ce la voir, la sentir, la toucher, la goûter? Et certes, il ne se doute point de ce qu'est la possession; c'est lui qui est possédé. Marc défaillait presque, quand sur la petite main que Noémi lui tendait, il appliquait ses lèvres et le bout de son nez, ce nez gourmand de jeune chien qui humait, sur la frêle fleur du poignet, le mystère enivrant du souef corps féminin. Elle était tout entière pour lui une fleur et un fruit vivants. Il mourait du désir d'y imprimer—très doucement—ses dents, et de la terreur d'y céder. Et une fois, (ô honte!) il y céda... Qu'allait-il se passer? Rouge et tremblant, il attendait les pires infortunes: l'humiliation publique, des paroles indignées, et qu'on le chassât outrageusement. Mais elle rit aux éclats; elle l'appela:
—Petit chien! elle lui donna une tape sur l'oreille, et lui frotta le nez une fois, deux fois, trois fois, sur la morsure, disant:
—Demande pardon!.. Vilain!
Et, depuis ce moment, elle s'avisa de jouer avec le jeune animal. Elle ne pensait pas à mal. Elle ne pensait pas à bien. Elle jouait à agacer le petit amoureux. Cela n'avait, pour elle, pas la moindre importance. Elle n'en imaginait aucunement le sérieux pour l'enfant. Mais lui—(Qu'il était donc, malgré les apparences, le fils authentique d'Annette!)—il le prit au tragique.
Dès la première fois, qu'il l'avait vue, elle avait été pour lui le Paradis défendu, ce merveilleux mirage de la femme apparaissant aux regards qui s'éveillent d'un enfant innocent. Autant que de ce qui est, la fascinante image est faite de ce qui n'est pas, autant que de ce qu'il voit, de ce qu'il ne voit pas, de ce qu'il ne sait pas, de ce qu'il craint et désire, de ce qu'il veut et ne veut pas, de l'effrayant attrait qui tend le corps adolescent à l'appel extatique et brutal de la nature. Des traits de Noémi il ne voyait peut-être pas un seul, exactement. Mais chacun de ses traits et chacun de ses mouvements, et les plis de sa robe et les boucles de ses cheveux, sa voix et son parfum, et les lueurs de ses yeux, tout faisait follement surgir du corps et du cœur qui désirent des vagues bondissantes de joie et d'espérance, et des cris de bonheur, et le besoin de pleurer.
Ce même jour où Annette navrée le voyait dur, hostile, glacé, et où la maladroite insistance pour en savoir la cause, pour arracher de lui un mot, un seul mot de tendresse, s'était attiré une réponse blessante,—ce jour précisément, le petit adolescent avait sa plus émouvante révélation du rêve enchanté. Depuis huit jours, il vivait dans une griserie. Noémi, qu'il continuait de voir, à l'insu de sa mère, et qui se servait de lui, comme d'un petit espion qui la renseignait innocemment sur tous les mouvements, au camp de l'ennemi,—Noémi, qu'il avait surprise une fois dans son salon, tout en causant, se mirant dans une glace minuscule dissimulée au fond de son mouchoir, s'était amusée à lui barbouiller les lèvres pâles avec son bâtonnet de rouge. Il avait eu dans la bouche le goût de la bouche aimée. Et depuis, il l'emportait sur sa langue qu'il suçait, il en était imprégné. Cette rouge grenade, cette bouche toujours ouverte, à la lèvre retroussée, trop courte ou trop remuante pour rejoindre l'autre lèvre charnue comme une cerise, il la voyait partout, en cette matinée où, sortant de chez sa mère, en faisant claquer la porte brutalement, il avait décidé de «sécher» le lycée, pour aller se promener: elle fleurissait dans le verger de nuages du beau ciel de juillet, dans les petits plis folâtres de l'eau d'une fontaine, dans le sourire distrait des femmes qui passaient. Elle lui mangeait l'esprit.
Il allait au hasard, sa blonde tête au vent d'été. Mais si distrait qu'il fût et si plein de ses folies, il sut, de ses yeux de lynx, reconnaître là-bas, sur l'autre trottoir, tante Sylvie qui venait. Il se hâta de sauter dans une rue latérale. Il ne tenait pas du tout à la rencontrer. Non qu'il craignît d'être pincé par elle en école buissonnière: elle serait bien plutôt disposée à en rire. Mais quand il avait un secret, avec elle—(ce n'était pas comme avec sa mère!)—il n'était jamais rassuré. Son instinct lui disait que les secrets de ce genre, tante Sylvie était experte à les lire...