To strive, to seek, not to find, and not yield
[PREMIÈRE PARTIE]
Dans le demi-jour de la chambre aux volets tirés, assise sur son lit, d'un peignoir blanc vêtue, Annette souriait. Sa chevelure défaite, qu'elle venait de laver, lui couvrait les épaules. Par la fenêtre ouverte, s'étalait immobile la chaleur d'or d'un après-midi d'août; sans le voir, on sentait au dehors la torpeur du jardin de Boulogne, dormant sous le soleil. Annette participait à cette béatitude. Elle pouvait rester des heures, étendue, sans bouger, sans penser, sans besoin de penser. Il lui suffisait de savoir qu'elle était deux; et elle ne faisait même pas l'effort de causer avec le «tout-petit» qui était en elle, parce qu'(elle en était sûre) il sentait ce qu'elle sentait, ils s'entendaient sans parler. Des ondes de tendresse passaient dans la somnolence heureuse de son corps. Et puis, elle replongeait dans le sourire endormi.
Mais si l'esprit était assoupi, les sens avaient gardé une merveilleuse clairvoyance, ils suivaient au fil des instants les plus fines vibrations de l'air et de la lumière... Une suave odeur de fraise dans le jardin... Elle s'en délectait, du nez et de la langue. Son oreille amusée goûtait les moindres bruits, les feuilles frôlées par un souffle, le sable foulé par un pas, une voix dans la rue, une cloche qui sonnait vêpres. Et le grondement qui monte de la grande fourmilière: Paris en 1900... L'été de l'Exposition. Dans la cuve du Champ de Mars, fermentaient au soleil des milliers de grappes humaines... Assez loin, assez près du monstrueux bouillonnement pour sentir sa présence et pour être protégée, Annette jouissait, par contraste, de l'ombre et de la paix du nid. Vaines agitations! La vérité habite en moi...
Son ouïe, subtile, et distraite, comme celle d'un chat, happait l'un après l'autre tous les bruits qui passaient, et paresseusement les laissait retomber; elle saisit, à l'étage au-dessous, le timbre de la porte d'entrée, et reconnut les petits pas de Sylvie, toujours courante. Annette eût mieux aimé rester seule. Mais elle était si solidement installée dans sa félicité que, n'importe qui viendrait, rien ne pourrait la troubler.
Il y avait huit jours seulement que Sylvie était avertie. Depuis le printemps dernier, elle était restée sans nouvelles de sa sœur. Une aventure personnelle, sans beaucoup l'émouvoir, l'avait assez occupée pour ne pas lui laisser remarquer la longueur du silence. Mais quand, l'affaire liquidée, elle s'était retrouvé l'esprit libre et le temps d'y songer, elle commença de s'inquiéter. Elle vint aux nouvelles, chez la tante de Boulogne. Elle fut bien surprise d'apprendre qu'Annette était revenue, et depuis si longtemps. Elle se disposait à rabrouer l'oublieuse; mais Annette lui ménageait d'autres sujets d'étonnement: avec une émotion voilée, elle lui avait conté tout uniment l'histoire. Sylvie eut grand-peine à l'écouter jusqu'au bout. Qu'Annette, la sage Annette, eût fait cette folie et qu'elle se refusât ensuite au mariage, non, ça, c'était inouï, elle ne le tolérerait pas!... Cette petite Lucrèce était scandalisée. Elle s'emporta contre Annette, elle la traita d'insensée. Annette restait paisible. Il était évident que rien ne la ferait changer. Sylvie sentait qu'elle n'avait aucune prise sur cette entêtée: elle l'aurait bien battue!... Mais le moyen d'en vouloir à cette chère figure, qui vous écoutait dire, avec un sourire désarmant! Et puis, le charme secret de cette maternité... Sylvie la maudissait, comme une mauvaise chance. Mais elle était trop femme pour n'en pas être attendrie...
Et aujourd'hui encore, elle venait, décidée à bousculer Annette, à avoir enfin raison de sa stupide résistance, à l'obliger à demander le mariage,—sinon... «sinon, je me fâche!...» Elle entra, en coup de vent. Elle sentait la poudre de riz et de bataille. Et, pour se mettre en train, avant de dire bonjour, elle grondait contre cette folie de passer ses journées, enfermée dans le noir. Mais aussitôt qu'elle vit les yeux heureux d'Annette, qui lui tendait les bras, elle courut à elle et elle l'embrassa. Elle continuait de gronder:
—Folle! La folle! Archi-folle!... Avec ses grands cheveux sur son long peignoir blanc, elle se donne l'air d'un ange... Hein! comme on serait trompé!... Sainte-nitouche! Petit chenapan!...
Elle la secouait. Annette se laissait faire, d'un air las et content. Sylvie s'arrêta au milieu de sa chanson, lui prit le front entre les mains, lui écarta les cheveux: