—Adieu, mon ami.
Marcel regarda ces yeux perspicaces, qui le scrutaient, une malice au fond. Il sourit. Il était déçu. Mais c'était de bonne guerre. Il ne se dissimulait pas que, le plus tranquillement du monde, on venait de lui signifier son congé. Pourtant, il en était sûr, il n'était pas indifférent à Annette. Comprenne qui pourra! L'étrange fille lui échappait.
Marcel ne reparut point; et Annette ne fit rien pour le rappeler. Ils demeuraient amis; mais tous deux, ils s'en voulaient. Précisément parce que Marcel ne lui était pas indifférent, Annette était sensible à ce qu'elle avait lu en lui. Elle ne s'en offensait pas: l'histoire était banale... Elle l'était trop!... Non, Annette n'en faisait pas grief à Marcel. Seulement... Seulement, elle ne l'oublierait pas!... Il est ainsi des pardons accordés par l'esprit, que le cœur ne ratifie point... Dans sa rancune secrète, peut-être entrait la peine d'être forcée de reconnaître, par la tentative trop libre de Marcel, plus encore que par l'accueil revêche du salon de Lucile, que sa situation était changée. Elle ne se sentait plus protégée par les égards conventionnels, que la société accorde à ceux de ses membres qui se montrent soumis, en apparence, à ses conventions. Il lui fallait se défendre seule. Elle était exposée.
Elle condamna sa porte. Elle se garda de raconter à Sylvie les expériences qu'elle venait de faire; Sylvie les lui avait prédites, et en eût triomphé. Elle en conserva le secret, et s'enferma avec son enfant. Elle avait décidé de ne plus vivre que pour lui.
Quand le petit Marc revint de promenade, le soir, après la visite de Marcel, elle l'accueillit par des transports. Il rit en la voyant, et il tendait vers elle ses quatre pattes qui gigotaient. Elle le saisit comme une proie, jouant la louve affamée; elle le mangea de baisers; elle faisait mine de dévorer tous les morceaux de son corps; elle entrait les petons dans sa bouche; et, le déshabillant, elle le chatouillait de ses lèvres, du haut en bas...
—Hhamm! je te croque!...—Et ce sot! s'exclama-t-elle, le prenant à témoin, ce sot qui a le toupet de me dire que tu ne me suffis pas! Voyez-vous l'insolent!... Il ne me suffirait pas, mon roi, mon petit bon Dieu?... Dis que tu es mon bon Dieu...! Et moi, que suis-je alors? La maman du bon Dieu!... À nous le monde! Tout ce qu'on va faire ensemble!... Tout voir, tout avoir, tout essayer, tout goûter, tout créer!...
Ils créaient tout, vraiment! Découvrir ou créer, n'est-ce pas même chose? Inventer, c'est trouver, en bon français. On trouve ce qu'on invente, on découvre ce qu'on crée, ce qu'on rêve, ce qu'on pêche dans le vivier du songe. C'était l'heure pour tous deux, pour la mère et l'enfant, des grandes découvertes. Les premiers mots du petit, les jeux explorateurs, où l'on prend de ses membres la mesure du monde. Chaque matin, Annette, avec son fils, partait à la conquête. Elle en jouissait autant que lui, et peut-être davantage. Il lui semblait revivre sa propre enfance, mais avec pleine conscience, donc avec pleine joie. De joie, il ne manquait pas non plus, le gaillard! Il était bel enfant, bien portant, joufflu de toutes parts, un petit cochon rose, bon à mettre à la broche,—(Sylvie disait: «Qu'est-ce qu'on attend?»)—Il avait dans son corps élastique et dodu un trop plein de force comprimée, comme une balle en caoutchouc qui demande à rebondir. Chacun de ses contacts nouveaux avec la vie le jetait en de bruyantes allégresses. L'énorme pouvoir de rêve, qui est en tout enfant, amplifiait ses trouvailles et prolongeait les vibrations de joie en carillons. Annette ne lui cédait en rien: on eût dit un concours, à qui serait le plus heureux et ferait le plus de bruit. Sylvie disait qu'Annette était folle; mais elle en eût fait autant.—Et, après ce vacarme, tous deux avaient leurs heures de silence absolu, délicieux, épuisé. Le petit, recru de mouvement, dormait anéanti. Annette tombait de fatigue; mais elle s'obstinait longtemps à ne pas dormir, pour jouir du sommeil de l'autre; et le feu de son amour, refoulé dans son cœur, masqué comme une lueur de bougie derrière la main, afin de ne pas réveiller le petit dormeur, brûlait d'une longue flamme silencieuse, qui montait vers le ciel. Elle priait... Marie à la crèche... Elle priait l'enfant...
Ce furent encore de beaux mois rayonnants.—Pourtant pas aussi purs que ceux de l'année précédente. Moins limpides. D'une joie plus exaltée, excessive, un peu exagérée.
Une nature vigoureuse et saine, comme celle d'Annette, doit créer, perpétuellement créer, créer de tout son être, du corps et de l'esprit. Créer, ou bien couver la création à venir. C'est une nécessité; et le bonheur n'est que dans son assouvissement. Chaque période créatrice a son champ limité; et sa force ascensionnelle suit une trajectoire, qui forcément retombe. Annette avait dépassé le sommet de la courbe.—Cependant, l'élan créateur persiste chez la mère, encore assez longtemps après l'enfantement. L'allaitement prolonge la transfusion du sang; et des liens invisibles maintiennent les deux corps en communication. L'abondance créatrice de l'âme de l'enfant compense l'appauvrissement de l'âme de la mère. La rivière qui décroît cherche à s'alimenter du ruisseau qui déborde. Elle se fait torrentueuse, pour n'être qu'un avec le petit torrent. Mais celui-ci la dépasse, et elle reste en arrière. L'enfant déjà s'éloigne. Annette avait peine à le suivre.
Il ne savait pas encore bâtir avec sa langue une phrase tout entière que déjà il avait ses cachettes de pensée, ses tiroirs dont il gardait la clef. Dieu sait ce qu'il y enfouissait! Ses réflexions sur les gens, des bribes de raisonnements, un bric-à-brac d'images, de sensations, de mots joujoux, dont le son l'amuse, sans qu'il sache ce qu'ils disent, un monologue chantonnant, qui n'a ni suite, ni fin, ni commencement. Il avait parfaitement conscience, peut-être pas de ce qu'il cachait, mais qu'il cachait quelque chose. Car plus on cherchait à savoir ce qu'il pensait, plus il mettait de malice à ne pas le laisser savoir. Même, il s'amusait parfois à égarer les recherches; de sa petite langue, gourde comme ses mains, qui barbotait dans les syllabes, il s'essayait déjà à mentir, pour mystifier les gens. Plaisir de prouver aux autres et à soi son importance, en se moquant de ceux qui veulent pénétrer dans sa propriété. Ce bout d'être, à peine né, avait l'instinct fondamental du mien, qui n'est pas tien,—du «J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas!» Il n'avait pour tout bien que des tronçons de pensées: il élevait des murailles, pour les cacher aux regards de sa mère.—Et elle, dans son imprévoyance, commune à toutes les mères, était fière qu'il sût si bien dire «Non!», qu'il manifestât de si bonne heure sa personnalité. Elle proclamait avec orgueil: