—Tiens! dit Annette, tu ne l'es donc pas?

Sylvie ne l'était pas. Elle entendait bien se fiche, s'il lui plaisait, de l'ordre et de l'autorité; mais il lui fallait un ordre et une autorité. Quand ce ne serait que pour les autres! Pour elle aussi, d'ailleurs: il n'y a de plaisir à se révolter que s'il y a une autorité. Et quant à l'ordre, Sylvie en était pourvue; elle ne chicanait l'ordre établi que parce qu'il n'était pas le sien. Mais qu'il fût établi, elle ne le lui reprochait pas. Un ordre doit être établi. Depuis qu'elle était, elle aussi, établie, patronne, et dirigeant pour son compte ses affaires, elle était pour l'ordre stable. Annette en fit la découverte, avec surprise.—Ce ne fut pas la seule. On ne connaît bien un autre que quand on le voit dans l'action journalière, qui bande les ressorts et montre au naturel ses mouvements et ses gestes. Annette n'avait vu Sylvie qu'à ses périodes oisives de détente flâneuse. Qui peut juger d'une chatte alanguie sur un coussin moelleux? Il faut la voir en chasse, les reins cambrés en arc, et le feu vert de ses yeux.

Annette vit Sylvie sur son terrain, le lopin qu'elle s'était taillé dans la jungle parisienne. La petite patronne avait pris le métier au sérieux, et elle ne le cédait à personne dans l'art de gérer ses affaires. Annette put l'observer à loisir, et de près: car, pendant les premières semaines qui suivirent l'emménagement, elle prenait ses repas chez Sylvie; il avait été convenu qu'on ferait ménage ensemble, jusqu'à ce que l'installation fût tout à fait terminée. Annette, de son côté, cherchait à se rendre utile, en participant à certains travaux de l'atelier. Elle voyait donc Sylvie, à toutes les heures du jour, soit avec les clientes, soit avec les ouvrières, soit seule en tête à tête; et elle remarquait en sa sœur des traits qu'elle ne connaissait pas, ou qui s'étaient accentués depuis deux ou trois ans.

La caressante Sylvie, sous son charmant sourire, ne cachait plus aux yeux pénétrants d'Annette une nature un peu sèche, qui, même dans ses emballements, savait où elle allait. Elle avait un petit personnel d'ouvrières, qu'elle menait supérieurement. Avec sa finesse d'observation et son air enjôleur, elle s'était choisi et attaché des dévouements en disponibilité. Telle sa première, Olympe, beaucoup plus âgée qu'elle, plus experte au métier, excellente travailleuse, mais dépourvue d'idées, incapable de se défendre; venue de sa province et perdue à Paris, grugée, bernée par les hommes, par les femmes, par les maîtres et par les camarades, elle ne manquait pourtant pas d'intelligence pour le voir, mais de force pour résister, et cherchait qui, sans la duper, profitât de son travail et la déchargeât de la peine de se diriger. Sylvie n'eut aucun effort à faire pour se l'asservir. Il fallait seulement veiller à la bonne entente parmi les dévouements rivaux qu'elle avait suscités dans son personnel, user adroitement de leur antagonisme pour stimuler leur zèle, et fonder, à l'instar d'un sage gouvernement, l'union des rivales sur le patriotisme du travail en commun. L'orgueil du petit atelier et le désir de se signaler aux yeux de la jeune patronne, les livraient à sa domination astucieuse qui, souvent, les faisait travailler jusqu'à épuisement. Elle donnait l'exemple; et l'on ne se plaignait pas. Une affectueuse bourrade, une moqueuse drôlerie, dont elles riaient aux éclats, relevait l'attelage fourbu, le faisait tenir jusqu'au bout. Fières de la patronne, elles l'aimaient jalousement.—Et elle, qui entretenait leur feu, restait indifférente. Le soir, après leur départ, elle parlait d'elles à sa sœur, d'un ton de froid détachement, qui choquait Annette. Au reste, serviable en cas de besoin, et, si elle les voyait souffrantes ou dans la peine, ne les laissant pas sans aide. Mais, souffrantes ou non, si elle ne les voyait pas, elle les oubliait. Elle n'avait pas le temps de penser aux absents. Elle n'avait pas le temps d'aimer longtemps. Une activité perpétuelle, tous ses instants occupés: toilette, ménage, manger, métier, essayages, bavardages, amours, amusements. Et tout,—jusqu'aux (jamais très longs) silences où, entre le mouvement du jour et le sommeil de la nuit, elle se trouvait seule, en face de soi,—tout avait un caractère précis. Pas un coin pour le rêve. Quand elle s'observait, elle restait l'œil clair et curieux qui épie les autres et qui se regarde comme un passant. Un minimum de vie intérieure: tout projeté en actes et en paroles. Le besoin qu'avait Annette de confession morale ne trouvait point là son compte. Elle était gênée dans ce plein jour perpétuel. Aucune ombre. Ou, s'il en existait—(il en existe en toute âme)—la porte était fermée dessus. Sylvie ne s'intéressait pas à ce qu'il y avait derrière la porte. Il s'agissait d'administrer exactement son petit domaine: jouir de tout, de son travail et de ses plaisirs, mais le tout à son temps, afin de n'en rien perdre, par conséquent sans passions, sans grands excès, parce que cette activité et ce «passage» perpétuels ne s'y prêtent pas, et même en suppriment la possibilité, d'avance. Pas de danger que ses amants lui fissent perdre la tête!

En vérité, elle n'aimait bien, elle n'aimait tout à fait qu'un seul être: Annette... Et comme c'était curieux! Pourquoi est-ce qu'elle l'aimait, cette grande fille, qui ne lui ressemblait en rien,—en presque rien?

Ah! ce «presque rien», c'était beaucoup, c'était (qui sait?) le plus important: le sang... Cela ne compte pas toujours entre gens de même lignée. Mais quand cela compte, quelle force secrète! C'est une voix qui nous souffle:

—Cet autre, c'est encore moi. Coulé en une autre forme, la substance est la même. Je me reconnais, mais autre, et possédé par une âme étrangère...

Et l'on veut se reconquérir sur cet usurpateur... Double attrait. Triple attrait: attrait de la ressemblance, attrait de l'opposition, et la guerre de conquête, qui n'est pas le moindre des trois...

Que de forces communes entre Annette et Sylvie! L'orgueil, l'indépendance, l'ordre, la volonté, la vie sensuelle! Mais de ces deux esprits, l'un tourné vers le dedans, l'autre vers le dehors,—les deux hémisphères de l'âme. Elles étaient constituées presque des mêmes éléments; mais chacune, pour des raisons obscures et profondes, qui tenaient à l'essence de la personnalité, en refoulait une moitié, n'en voulait voir qu'une seule,—celle qui émergeait, ou celle qui était submergée. Le rapprochement des deux sœurs dans une vie commune inquiétait la conscience habituelle que chacune avait de soi. Leur affection mutuelle se teintait d'hostilité. Et plus l'affection était vive, plus vive l'hostilité cachée: car elles se sentaient irréductibles l'une à l'autre. Annette, plus experte à lire dans ses arrière-pensées, et aussi plus sincère, était capable de les juger et de les réprimer: le temps était passé, où elle voulait absorber Sylvie dans son impérieux amour. Mais Sylvie gardait toujours un secret désir de dominer son aînée; et elle n'était pas fâchée que les événements lui eussent fourni le moyen d'affirmer sa supériorité. Revanche des inégalités du sort pendant la jeunesse des deux sœurs! Ce sentiment inavoué et sa tendresse réelle lui faisaient goûter une satisfaction, qu'elle dissimulait, à voir Annette travailler, sous sa direction, à l'atelier. Elle eût voulu l'enrôler. Elle la chargeait de recevoir ses clientes, de dessiner au fusain des garnitures de broderie; elle tâchait de lui persuader qu'elle pourrait s'assurer un emploi important, et même s'associer à elle, plus tard, dans son commerce.

Annette, qui percevait les raisons de Sylvie, ne tenait nullement à s'assujettir. Elle laissait tomber l'invite, ou, pressée par Sylvie, répondait qu'elle n'était pas bien faite pour ce métier. Sur quoi, Sylvie lui demandait ironiquement pour quel métier elle était donc faite? Ce lui était sensible. Quand on n'a jamais eu besoin de travailler pour vivre, et que la nécessité vient vous y forcer, il est pénible de ne pas savoir à quel travail on est bon, ni même si, malgré son instruction, on est bon à quelque travail. Il le fallait pourtant. Annette ne voulait pas rester à la charge de Sylvie. Certes, Sylvie ne l'eût pas montré: elle avait plaisir à aider sa sœur. Mais si elle était heureuse de dépenser pour Annette, elle savait ce qu'elle dépensait; sa main droite n'ignorait jamais ce que donnait la gauche. Annette l'ignorait encore moins. Elle ne pouvait supporter la pensée que Sylvie, faisant sa caisse, l'inscrivît (mentalement) à son débit... Diable soit de l'argent! Entre deux cœurs qui s'aiment, est-ce qu'il devrait compter? Il ne comptait pas dans les cœurs d'Annette et de Sylvie. Mais il comptait dans leur vie. On ne vit pas que d'amour. On vit aussi d'argent.