—Le droit à l'amour, sans doute?
—Non, répondit Annette, le droit à l'enfant.
Quand elle fut sortie, elle haussa les épaules, de sa bravade inutile... Stupide!... À quoi bon s'être fait une ennemie?... Elle rit, tout de même, de l'air vexé de son antagoniste. Une femme ne résiste pas au plaisir de rendre à une autre un affront. Bah! la femme Abraham ne resterait son ennemie que jusqu'au jour où Annette aurait reconquis son rang. On le reconquerrait!
Annette vit d'autres institutions; mais les places manquaient. Il n'y en avait pas pour les femmes. Les démocraties latines ne sont faites que pour les hommes; elles mettent parfois le féminisme sur leurs programmes; mais elles s'en méfient; elles n'ont point hâte de fournir des armes à celle qui demeure encore, à l'aurore du XXe siècle, la rivale asservie, mais qui ne le sera plus longtemps, grâce à la ténacité de la femme nordique. Pour qu'elles accueillent, en rechignant, la femme qui travaille et veut exercer ses droits, il faut que fasse pression l'opinion du reste du monde.
Annette aurait pu cependant être admise dans deux ou trois postes, si sa susceptibilité ne les lui eût fait manquer. On eût consenti à fermer les yeux sur sa situation irrégulière, si elle-même eût consenti à en donner une explication spécieuse: veuvage, divorce, à son choix; mais elle mit absurdement son orgueil, lorsqu'on l'interrogeait, à dire les choses comme elles étaient. Après deux ou trois échecs, elle ne s'adressa plus à des institutions, ni à l'Université; dans celle-ci, pourtant, elle avait laissé des sympathies: elle y eût trouvé des esprits assez larges pour l'aider sans blâme. Mais elle craignait d'être froissée. Elle était neuve encore au pays de misère. Sa fierté n'avait pas eu le temps de se faire des cals aux mains...
Elle chercha des leçons particulières. Elle ne voulait pas en quêter chez ses connaissances bourgeoises; elle préférait leur cacher ses démarches. Elle s'adressa à ces agences de placement—d'exploitation—clandestines, qui existaient alors à Paris. Elle n'eut pas l'habileté de s'y faire bien voir. Elle était dédaigneuse. On lui en voulait de se montrer difficile: elle prétendait choisir, au lieu d'accepter quoi que ce fût, comme tant de malheureuses, qui, munies de fort peu de titres, enseignent tout ce qu'on leur demande, à des prix de famine, en travaillant du matin au soir.
Enfin, elle trouva quelques étrangères, par l'entremise des clientes de Sylvie. Elle donna des leçons de conversation à des Américaines, qui la traitait aimablement, lui proposaient, à l'occasion, une promenade dans leur voiture, mais lui offraient un salaire dérisoire, et n'avaient même pas l'idée qu'on dût payer plus cher. Elles n'hésitaient pas à donner cent francs pour une paire de bottines; mais pour une heure de français, elles payaient un franc. (Il n'était pas impossible, en ces temps, de trouver vendeuse de leçons à cinquante centimes!)... Annette, qui n'avait pourtant pas le droit d'être exigeante, rejeta ces honteux traitements. Mais après avoir beaucoup cherché, elle ne découvrit guère mieux. La bourgeoisie aisée qui, pour l'éducation de ses enfants, consent à dépenser, sous l'œil de l'opinion, ce qu'exige l'enseignement quand l'enseignement est public, exploite sordidement les maîtres à domicile. Ici, nul ne vous voit. Et l'on a affaire à trop humble pour résister: un qui refuse, dix qui vous supplient de les accepter!...
Isolée, sans expérience, Annette était dans de mauvaises conditions pour se défendre; mais elle avait l'instinct pratique des Rivière, et aussi sa fierté, qui n'admettait point les humiliants salaires auxquels d'autres se pliaient. Elle n'était pas de l'espèce bêlante, qui gémit et consent. Elle ne gémissait pas, et elle ne consentait pas. Et contre toute attente, cette attitude lui réussit. L'espèce humaine est lâche; Annette avait une façon calme, un peu hautaine, de dire: non, qui coupait court aux marchandages; on n'osait pas la traiter comme on eût fait des autres; et elle obtint des conditions un peu moins misérables. Ce n'était guère. Il fallait bien des fatigues pour gagner ce qu'elle dépensait par jour. Ses élèves étaient disséminées dans des quartiers éloignés; et l'on n'avait encore à Paris ni autobus, ni métro. Quand elle rentrait le soir, ses pieds étaient douloureux, et ses bottines s'usaient. Mais elle était robuste, et elle goûtait une satisfaction à connaître la vie de travail pour le pain quotidien. Gagner son pain, c'était pour Annette une aventure nouvelle! Quand elle avait réussi, dans un de ces petits duels de volonté avec ses exploiteurs, elle était aussi contente de sa journée que ces joueurs qui, dans le plaisir de la partie gagnée, oublient l'insignifiance de l'enjeu. Elle apprenait à mieux voir les hommes. Ce n'était pas toujours beau. Mais tout vaut d'être connu. Elle entrait en contact avec le monde du labeur obscur. Contacts insuffisants toutefois, sans profondeur! Car si la richesse isole, la pauvreté n'isole pas moins. Chacun est pris par sa peine et par son effort. Et chacun voit dans l'autre, moins un frère de misère qu'un rival, dont la part est coupée aux dépens de la sienne...
Annette lut ce sentiment chez les femmes, avec qui elle se trouva en concurrence; et elle le comprit: car elle était, parmi elles, une privilégiée. Si elle travaillait pour ne pas être à charge à sa sœur, sa sœur n'en était pas moins là: elle était préservée des risques de la misère. Elle ne connaissait pas l'incertitude fébrile du lendemain. Elle jouissait de son enfant; nul ne prétendait le lui arracher. Comment comparer son sort à celui de cette femme, dont elle avait appris l'histoire,—une institutrice révoquée, parce qu'elle avait eu, comme Annette, l'audace d'être mère!—À vrai dire, elle avait été d'abord tolérée dans l'enseignement, à condition de dissimuler sa maternité. Exilée dans un poste de disgrâce, au fond d'une campagne, elle avait dû éloigner d'elle l'être de sa chair. Mais elle ne put s'empêcher de courir à lui, quand il était malade. Le secret fut divulgué, et la vertueuse campagne férocement s'égaya. L'autorité universitaire, bien entendu, sanctionna la justice populaire, en jetant sur le pavé les deux insoumis au Code. Et c'était à eux qu'Annette venait disputer leur maigre nourriture! Elle évitait de se présenter aux places que l'autre postulait. Mais on la préférait. Justement parce qu'elle les recherchait moins âprement, parce qu'elle en avait moins besoin. On n'estime pas ceux qui ont faim.—Aussi, les malheureuses qu'elle supplantait la traitaient en intruse qui les volait. Elles se savaient injustes; mais l'injustice soulage, quand on est victime de l'injustice. Annette découvrit la plus grande guerre,—la guerre des travailleurs, non pas contre la nature ou contre les circonstances,—non pas contre les riches, pour leur arracher le pain,—la guerre des travailleurs contre les travailleurs, pour s'arracher le pain, les miettes tombées de la table des riches ou du Crésus ladre, l'État... C'est la grande misère. Plus sensible chez les femmes. Surtout chez celles de ce temps. Car elles se montraient incapables encore de s'organiser. Elles en restaient à l'état de la guerre primitive, un contre un; au lieu d'associer leurs peines, elles les multipliaient...
Annette, se raidissant, avec le cœur qui saignait et, malgré tout, aux yeux une flamme de joie, marchait, soutenue dans son ingrate tâche, par la nouveauté de la tâche, la force à dépenser,—et la pensée de son petit, qui l'illuminait, tout le jour.