—On la reverra, ce soir.


[DEUXIÈME PARTIE]

Annette sortit de l'appartement de Sylvie, avec la volonté de n'y plus jamais rentrer. Elle pleurait. Elle brûlait de honte et de colère. Ces deux natures passionnées ne pouvaient cesser de s'aimer, sans approcher de la haine.

Impossible pour Annette de rester sous le même toit! Si elle en eût eu les moyens, elle eût déménagé le lendemain. Heureusement pour elle, il fallait se plier aux nécessités pratiques: donner congé, chercher un nouvel appartement. Dans sa première fureur, elle eût plutôt mis ses meubles au dépôt et campé à l'hôtel. Mais ce n'était pas le moment de gaspiller son argent. Elle en avait fort peu mis de côté; ce qu'elle gagnait était à mesure dépensé; même sans recourir à l'aide de sa sœur, le sentiment d'y pouvoir faire appel, en cas de besoin, lui donnait une sécurité qui la dispensait des soucis trop criants d'avenir. Lorsqu'elle voulut établir maintenant le compte de ce qu'il lui faudrait pour vivre, elle dut, à sa mortification, reconnaître que, livrée à ses seules ressources, son travail actuel n'eût pas suffi à son entretien. Les dépenses étaient allégées par le voisinage des deux sœurs et la communauté d'une partie des repas. Les habillements du petit étaient des cadeaux de Sylvie; et pour les robes d'Annette, elle ne faisait payer que le prix de l'étoffe. Sans parler des objets empruntés, de tout ce qui étant à l'une pouvait servir aux deux, des menus présents, des promenades du dimanche, de ce modeste superflu qui éclaire l'uniformité quotidienne. Et puis, le crédit dont sa sœur jouissait dans le quartier faisait bénéficier Annette d'une certaine latitude de payement. À présent, il fallait calculer toutes les dépenses payées comptant. Les débuts seraient rudes. Déménagement, arrhes, frais d'installation. Et la grosse question: la surveillance de l'enfant. Question contradictoire: car il faut gagner pour l'enfant; pour gagner, il faut sortir de chez soi; et qui veillera sur l'enfant? Annette se rendait compte qu'elle ne serait jamais venue à bout de telles difficultés, si elles s'étaient posées plus tôt, quand Marc était tout petit. Comment faisaient les autres femmes? Annette plaignait les malheureuses, et elle était humiliée.

Mettre l'enfant en pension? Il était maintenant d'âge à aller au lycée. Mais elle se refusait à l'enfermer dans ces ménageries. Ce qu'elle avait entendu dire des collèges anciens—(les choses se sont un peu améliorées, depuis)—ce que son instinct flairait de cette promiscuité physique et morale, lui faisait regarder comme un crime d'y jeter son enfant. Elle voulait croire que le petit en eut souffert... Qui sait? Peut-être qu'il en eût été bien aise, pour lui échapper, à elle! Mais quelle mère peut imaginer qu'elle pèse à son enfant?... Elle ne consentit même pas à le mettre en demi-pension. Elle se donnait pour raison la santé délicate de Marc: il avait besoin d'une nourriture spéciale; elle devait surveiller ses repas. Mais pour être de retour à l'heure des repas, quand ses leçons l'obligeaient quelquefois à courir à l'autre bout de Paris, c'étaient de grosses fatigues. Aller, venir, toujours en mouvement. Et les leçons ne suffisaient pas. Il se présentait toujours quelque dépense urgente, sur quoi l'on ne comptait pas. Le petit grandissait beaucoup; et Annette regrettait qu'il ne fût pas comme les petits haricots, qui ne s'allongent jamais plus vite que leur pelure. Il fallait le vêtir. Annette ne pouvait non plus se permettre de négliger sa toilette: à défaut de sa fierté, son métier l'eût obligée. Elle devait donc trouver des ressources nouvelles. De la copie en chambre, un travail d'étrangère ou une traduction à revoir: (tâche ingrate, peu payée); quelque secrétariat d'œuvre, un ou deux matins par semaine: (mal rétribué aussi); mais le tout, mis ensemble, devenait suffisant. Gagner par tous les moyens! Annette cumulait. Elle se fit détester des concurrentes affamées, auxquelles elle se heurta de nouveau, dans sa chasse au pain. Mais cette fois, tant pis! Plus de sentimentalité! Il lui fallait passer. On ne se retournait pas pour ramasser ceux qui étaient tombés. Elle avait bien parfois la vision au passage de quelque figure crispée, qui la dévisageait avec des yeux hostiles, quelque rivale évincée, à qui elle eût volontiers porté aide, en d'autres jours. Tant pis! On n'a pas le temps. Il s'agissait d'arriver la première. Elle savait maintenant où trouver le travail, et par le plus court chemin. Ses diplômes, sa licence, lui assuraient une supériorité. Et elle n'ignorait pas qu'elle en avait une autre: sa cote personnelle, ses yeux, sa voix, sa mise, l'art de dompter les clients. Entre elle et d'autres postulantes, on hésitait rarement. Les sacrifiées ne le lui pardonnaient point.

Sa vie nouvelle s'ordonnait sur un plan d'une saine rigueur. Pas un vide pour les pensées inutiles. Au jour le jour. Chaque jour était plein comme une noix, plein et dur. Après le tremblement des premières semaines, où elle ne savait pas si elle arriverait à vivre et faire vivre son fils, elle s'habitua, se rassura, elle finit même par éprouver un plaisir de la difficulté vaincue. Sans doute, aux rares instants où la nécessité d'agir ne tenait plus son esprit tendu, quand, le soir, elle posait sa tête sur l'oreiller, elle avait des minutes, avant de s'endormir, où se pressaient les calculs, les préoccupations de budget... Si elle tombait en route?... Malade?... Je ne veux pas!... Paix, il faut dormir... Heureusement, elle était lasse; le sommeil ne se faisait pas attendre. Et quand revenait le jour, il n'y avait plus de place pour les «si» et les appréhensions. Plus da place pour ce qui énerve, alanguit, dissout l'âme. La gêne et le travail mettaient chaque chose à son rang. Ce qui est nécessaire. Et ce qui est de luxe...

Ce qui est nécessaire: le pain quotidien. Ce qui est de luxe: les problèmes du cœur... L'eût-elle imaginé! Ils lui paraissaient, maintenant, secondaires... Bon pour ceux qui ont trop de temps! Elle n'en avait ni trop, ni trop peu. Juste assez. Une pensée par action, et pas une de plus. Alors, en pleine force, elle se sentait comme une barque bien calée, qui est lancée sur les flots.

Elle était dans sa trente-troisième année; et rien n'avait encore usé ses énergies. Elle s'apercevait que, non seulement elle n'avait pas besoin de tutelle, mais qu'elle était plus forte, sans appui. La dureté de vivre la revigorait. Et le premier bienfait fut de la débarrasser de l'obsession de Julien, de la nostalgie de l'amour, qui, sourde ou violente, empoisonnait toutes ses années passées. Elle découvrait combien elle avait été affadie de rêves sentimentaux, de douceur, de tendresse, de sensualité hypocrite: et d'y penser seulement lui répugnait. Avoir affaire aux rudesses de la vie, subir son contact blessant, devoir être dure soi-même,—c'est bon, c'est vivifiant. Toute une partie d'elle-même, la meilleure peut-être, à coup sûr la plus saine, renaissait.

Elle ne rêvait plus. Elle ne se tourmentait plus. Même plus de la santé de son enfant. Quand il était souffrant, elle faisait ce qu'il y avait à faire. Elle n'y pensait pas, avant. Elle n'y pensait plus, indéfiniment, après. Elle était prête à tout, elle avait confiance. Et c'était la meilleure médecine. En ces premières années de labeur acharné, elle ne fut pas malade, un jour; et le petit ne lui causa aucune vraie inquiétude.