—Mon petit, mon cher petit... Toi, tu ne me quitteras pas?...

Il était très ému, gêné et effrayé. Il pleura avec elle, plus sur lui que sur les autres. Sur les autres, aussi. À présent, il sentait ce qu'il avait perdu, il pleurait cette affection, dont il n'avait point voulu. Il se rappela le soir où il était malade, et Odette auprès de lui. Il était pénétré de tendresse et de tristesse. Et il pensa:

—Tout de même, c'est moi qui vis!...

Annette tremblait de recommencer une pareille journée. Ses forces n'y eussent pas suffi. Mais ce qui suivit n'eut pas la terrifiante violence des heures précédentes. La souffrance humaine, quand elle atteint au faîte, il faut qu'elle redescende. On meurt, ou on s'habitue.

Sylvie avait repris possession d'elle. Elle était livide, marquée au coin des narines et des lèvres d'un trait dur, qui depuis, laissa, en s'atténuant, sa flétrissure. Mais calme, active, occupée, avec ses ouvrières, à couper et à coudre les vêtements de deuil. Elle donnait des ordres, surveillait, travaillait; et ses mains étaient sûres et précises, comme son regard. Elle fit l'essayage de la robe d'Annette. Annette craignait de prononcer un mot qui rappelât l'enterrement. Mais Sylvie en parla, froidement. Elle ne laissait à personne le soin de s'occuper des détails. Elle régla tout. Elle conserva ce calme tendu jusqu'à la fin de la cérémonie. Seulement, avec une rage froide et concentrée, elle s'opposa à tout service religieux. Elle ne pardonnait pas!... Jusqu'alors, elle avait été vaguement incroyante, insouciante, non hostile; et, tout en riant un peu, elle était, sans l'avouer, émue, le jour qu'elle avait vu sa belle petite fille en blanche communiante... Justement! Elle avait été dupée... Le lâche!... Elle ne pardonna jamais.

Annette s'attendait à ce que la contrainte inhumaine que s'imposait Sylvie fût payée d'une nouvelle crise, au retour dans la maison. Mais il ne lui fut pas permis de rester auprès de sa sœur. Sylvie le lui interdit durement. La présence d'Annette lui était intolérable... Annette avait son fils!...

Le jour suivant, le mari inquiet vint raconter à Annette que Sylvie ne s'était pas couchée. Elle ne pleurait pas, elle ne se plaignait pas, elle se rongeait en silence. Elle reprit impitoyablement son travail d'atelier: c'était un devoir mécanique, plus impérieux que la vie. On ne s'apercevait de son état qu'à certains accidents: des erreurs qui, avant, ne lui arrivaient jamais: une robe coupée de travers, qu'après elle détruisit, sans un mot; elle se blessa aussi les doigts avec ses ciseaux. On la décida à se coucher la nuit. Mais elle restait assise dans le lit, sans dormir, et elle ne répondait pas à ce qu'on lui disait.

Et chaque matin, avant de paraître à l'atelier, elle faisait visite au cimetière.

Cela dura quinze jours. Puis, elle disparut. Au milieu de l'après-midi. Des clientes vinrent, attendirent. À l'heure du souper, elle n'était point là. Dix heures, onze heures passèrent. Le mari redoutait un acte désespéré. Vers une heure, elle rentra; et, cette nuit, elle dormit. On ne put rien savoir d'elle. Mais le lendemain soir, de nouveau, elle s'éclipsa. Et le surlendemain, elle recommença. Maintenant, elle causait, elle semblait détendue. Mais elle ne disait pas où elle était allée. Les ouvrières jasaient. Le brave mari haussait les épaules avec pitié, et disait à Annette:

—Si elle me trompe, je ne peux pas lui en vouloir; elle a trop souffert... Et même, si cela peut l'arracher à son obsession,... eh bien, soit!...