«—Allons dormir, monsieur le lieutenant, les femmes sont ainsi, on ne peut rien y faire».

Le malade bondit, irrité:

«—Elles sont ainsi? Elles sont ainsi? Depuis quand, hé? N'as-tu jamais entendu parler des suffragettes, qui giflent les ministres, qui mettent le feu aux musées, qui se font ligoter aux poteaux de réverbères, pour le droit de suffrage? Pour le droit de suffrage, entends-tu? Et pas pour leurs maris?»

Il resta un instant, privé de souffle, terrassé par un sauvage désespoir; puis, il cria, luttant contre les sanglots, comme une bête aux abois:

«—As-tu entendu parler d'une seule qui se soit jetée devant le train pour son mari? Une seule a-t-elle giflé pour nous des ministres, s'est-elle ligottée aux rails? On n'a pas eu besoin d'en repousser une seule. Pas une ne s'est émue, dans le monde entier. Elles nous ont chassés dehors. Elles nous ont fermé la bouche. Elles nous ont donné de l'éperon, comme au pauvre Dill. Elles nous ont envoyés tuer, elles nous ont envoyés mourir, pour leur vanité. Ne les défends pas! Il faut les arracher, comme de la mauvaise herbe, jusqu'à la racine! A quatre, il faut les arracher, comme pour Dill. A quatre, et alors il faudra qu'elles sortent. Tu es le docteur? Là! Prends ma tête! Je ne veux pas de femme. Arrache! Arrache!...»

Il se frappe le crâne à coups de poing. On l'emporte, hurlant. Le jardin se vide. Tout s'éteint peu à peu, lumières et bruits, sauf la toux des canons lointains. La patrouille qui a aidé à rentrer le fou à l'hôpital repasse, avec un vieux caporal, tête baissée. Au loin, l'éclair d'une explosion et un long roulement. Le vieux s'arrête, écoute, montre le poing, crache de dégoût et gronde: «Pfui Teufel!»

J'ai cru bon de traduire de larges extraits de cette nouvelle, pour donner une idée du style saccadé, frémissant, frénétique, qui tient du drame plus que du roman, et où passe une sauvagerie de passion shakespearienne. Je crois utile que cette page amère, injuste—et si profonde!—soit largement répandue, afin que ces pauvres femmes qui se guindent, par amour bien souvent, aux sentiments surhumains, puissent entendre, à travers la confession d'un fou, les secrètes pensées qu'aucun homme n'ose leur livrer, l'appel muet, presque honteux, à leur toute faible, toute simple et maternelle humanité.

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Je passerai plus rapidement sur les autres nouvelles.

La seconde, Feuertaufe (Baptême du Feu),—très longue, un peu trop peut-être, mais riche de douleur et de pitié,—se passe presque tout entière dans l'âme d'un capitaine quadragénaire, Marschner, qui conduit sa compagnie sous le feu de l'ennemi, à la tranchée la plus exposée. Il n'est pas un officier de métier. Il est ingénieur civil, après avoir été officier et s'être mis, à trente ans, sur les bancs de l'école, pour sortir du métier militaire: c'est la guerre qui l'y a réintégré. Avant-hier encore, il était à Vienne. Ses hommes sont des pères de famille, maçons, paysans, ouvriers, sans le moindre enthousiasme patriotique. Il lit en eux et il a honte de mener à une mort certaine ces pauvres gens qui se confient à lui. A ses côtés marche le jeune lieutenant Weixler, l'être le plus froid, le plus implacable, le plus inhumain,—comme on l'est souvent à vingt ans, «quand on n'a pas eu le temps d'apprendre le prix de la vie». La dureté de cet homme (qui est d'ailleurs un officier impeccable) fait souffrir Marschner jusqu'à l'exaspération. Une hostilité furieuse s'amasse sourdement entre eux. A la fin, au moment où elle va se faire jour, une mine éclate dans la tranchée, où les deux hommes se regardent avec animosité. Elle les ensevelit sous les décombres. Quand le capitaine revient à lui, il a le crâne fracassé; mais il voit à quelques pas l'impitoyable lieutenant, éventré, ses entrailles enroulées autour de lui. Ils échangent un dernier regard.