«—Vous allez maintenant au front, Herr Doctor?» demande-t-il, avec un sourire obligeant. Et il répond au «Oui» ravi du journaliste par un soupir profond et mélancolique:
«Heureux homme! Je vous envie. Voyez-vous, c'est le côté tragique dans la vie du général d'aujourd'hui qu'il ne peut plus conduire lui-même ses troupes au feu! Toute sa vie, il s'est préparé à la guerre, il est soldat de corps et d'âme, et il ne connaît que par ouï-dire les excitations du combat...»
Naturellement, le reporter est enchanté de pouvoir montrer le tout puissant guerrier dans le rôle sublime du renoncement.
Cette scène si confortable est dérangée par l'intrusion d'un capitaine d'infanterie, au cerveau détraqué, qui s'est échappé de l'hôpital. S. E., furieuse, se contraint à la bonhomie, et fait reconduire l'importun en auto. Il tire de l'épisode quelques phrases touchantes sur l'impossibilité d'agir où serait un général s'il voyait toute la misère du combat. Et il esquive la dernière question du journaliste: «Pour quand croyez-vous que nous puissions espérer la paix?» en le renvoyant au Seigneur d'en face, celui qui est dans l'église,—le seul qui puisse répondre.—Après quoi, S. E. fond sur l'hôpital comme un ouragan, lave la tête au vieux médecin-chef et lui enjoint d'enfermer à clef tous ses malades. Sa colère, un peu soulagée, se rallume au reçu d'un message du front: un général de brigade lui décrit les effroyables pertes subies et l'impossibilité de tenir sans envoi de renforts. Son Excellence, dans les calculs de laquelle il entrait parfaitement que la brigade fût exterminée, après avoir tenu le plus longtemps possible, s'indigne que ses victimes aient des conseils à lui donner; et il intime à la brigade la défense de se replier.—Enfin, la journée terminée, le grand homme rentre en auto à son palais, remâchant encore avec fureur la sotte question du journaliste: «Pour quand S. E. espère-t-elle la paix?»
«Espérer!... Quel manque de tact!... Espérer la paix! Qu'est-ce qu'un général a de bon à attendre de la paix? Un pékin ne peut-il pas comprendre qu'un général commandant d'armée n'est vraiment commandant et vraiment général que dans la guerre, et que dans la paix il n'est plus rien qu'un Herr Professor au collet galonné?...»
Le général grogne encore, quand l'auto s'arrêtant, pour fermer la capote à cause de la pluie, S. E. entend au loin le crépitement des mitrailleuses. Alors, ses yeux s'éclairent:
«—Dieu merci! Il y a encore la guerre!»......
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On a pu se rendre compte, par les extraits cités, de la puissance d'émotion et d'ironie de l'œuvre. Elle brûle. C'est une torche de souffrance et de révolte. Ses défauts comme ses qualités tiennent à cette frénésie. L'auteur est un écrivain très maître de son art, mais il ne l'est pas toujours de son cœur. Ses souvenirs sont des plaies encore ouvertes. Il est possédé par ses visions. Ses nerfs vibrent comme des cordes de violon. Ses analyses de sentiments sont presque toujours des monologues trépidants. L'âme ébranlée ne peut plus trouver le repos.
On lui reprochera sans doute la place prépondérante que prend dans son livre la douleur physique. Elle le remplit. Elle obsède l'esprit et les yeux. C'est après avoir lu Menschen im Krieg que l'on reconnaît combien Barbusse a été sobre d'effets matériels. Si Latzko y recourt avec insistance, ce n'est pas seulement qu'il est poursuivi par cette hantise. Il veut la communiquer aux autres. Il a trop souffert de leur insensibilité.