Après la stupeur glacée des premiers temps de la guerre, l'art mutilé reverdit. Le chant irrésistible de l'âme jaillit de sa souffrance. L'homme n'est pas seulement, comme il s'en vante, un animal qui raisonne (ou plutôt, déraisonne); il est un animal qui chante; il ne peut pas plus se passer de chant que de pain. L'épreuve actuelle le montre. Bien que le manque général de liberté en Europe nous prive sans doute des plus profondes musiques, des confessions les plus vraies, nous entendons déjà par tous les pays de grandes voix. Les unes, venues des armées, nous disent la lugubre épopée:—tels, Le Feu de Henri Barbusse et les déchirantes nouvelles de Andréas Latzko: Menschen im Krieg. D'autres expriment la douleur et l'horreur de ceux qui, restés à l'arrière, assistent à la tuerie sans y prendre part, et qui, n'agissant pas, sont d'autant plus livrés aux tourments de la pensée:—ainsi, les poèmes passionnés de Marcel Martinet (Les Temps maudits)[43] et de P. J. Jouve: Vous êtes des hommes[44]; Poème contre le grand crime[45]; surtout son admirable Danse des Morts[46]. Moins sensibles aux souffrances et plus préoccupés de comprendre, les romanciers anglais, H. G. Wells (Mr. Britling sees it through) et Douglas Goldring (The Fortune)[47], analysent avec loyauté les erreurs angoissantes qui les entourent et auxquelles ils n'échappent point. Enfin, d'autres esprits, se réfugiant dans le spectacle du passé, y retrouvent le même cercle de maux et d'espérances,—le «Retour éternel».—Ils transposent leur douleur sur un mode d'autrefois, ils l'ennoblissent ainsi et la dépouillent de son aiguillon empoisonné. Du haut abri des siècles, l'âme délivrée par l'art contemple les peines comme dans un rêve; et elle ne sait plus si elles sont présentes ou passées. Le Jeremias de Stefan Zweig est le plus bel exemple que je connaisse, en notre temps, de cette auguste mélancolie, qui sait voir par delà le drame sanglant d'aujourd'hui l'éternelle tragédie de l'Humanité.
Ce n'est pas sans combats qu'on arrive à ces régions sereines. Ami de Zweig avant la guerre et resté son ami, j'ai été le témoin des souffrances subies par ce libre esprit européen, que la guerre écartelait dans ce qu'il avait de plus cher, dans sa foi artistique et humaine: elle le dépouillait de toute raison de vivre. Les lettres que j'ai reçues pendant la première année de guerre, dévoilent avec une beauté tragique ses déchirements désespérés. Peu à peu cependant, l'immensité de la catastrophe, la communion avec la peine universelle, ont fait rentrer en lui le calme qui se résigne au destin, parce qu'il voit que le destin mène à Dieu, qui est l'union des âmes. Israélite de race, il a puisé dans la Bible son inspiration. Il n'avait pas de difficulté à y trouver des exemples pareils de démence des peuples, d'écroulement des empires, et d'héroïque patience. Une figure l'attira surtout: celle du grand Précurseur, le Prophète, outragé, de la paix douloureuse qui fleurit sur les ruines—Jérémie.
Il lui a consacré un poème dramatique, dont je vais donner l'analyse, avec de larges extraits. Neuf tableaux en une prose mêlée de vers libres ou réguliers, suivant que la passion s'exalte ou se maîtrise. La forme est ample et oratoire; les développements de la pensée, majestueusement balancés, gagneraient peut-être à des raccourcis, qui laissent à l'expression plus d'imprévu. Le peuple tient une place capitale dans l'action. Ses répliques s'entrecroisent, heurtées, contradictoires; à la fin, elles s'unissent en des chœurs aux strophes ordonnées, que gouverne la pensée du prophète, gardien d'Israël. Le poète a su éviter également l'archaïsme et l'anachronisme. Nous retrouvons nos préoccupations actuelles dans cette épopée de la ruine de Jérusalem, mais à la manière dont les croyants des siècles derniers découvraient quotidiennement dans leur Bible, la lumière qui éclairait leur route, aux heures d'indécision: Sub specie aeternitatis.
«Jérémie est notre prophète, me disait Stefan Zweig, il a parlé pour nous, pour notre Europe. Les autres prophètes sont venus à leur temps: Moïse a parlé et a agi. Christ est mort et a agi. Jérémie a parlé en vain. Son peuple ne l'a pas compris. Son temps n'était pas mûr. Il n'a pu qu'annoncer et pleurer les ruines. Il n'a rien empêché. Ainsi, de nous».
Mais il est des défaites plus fécondes que des victoires, et des douleurs plus lumineuses que des joies. Le poème de Zweig le montre avec grandeur. Au dénouement du drame, Israël écrasé, quittant sa ville en ruines, pour les chemins de l'exil, va à travers les temps, plein d'une joie intérieure qu'il n'avait jamais connue, et fort de ses sacrifices, qui lui ont rendu conscience de sa mission.
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La scène I montre «L'éveil du prophète».—Une nuit de premier printemps. Tout est calme. Jérémie, réveillé en sursaut par une vision de Jérusalem en flammes, monte sur la terrasse qui domine sa maison et la ville. Il est «empoisonné» de rêves, possédé par la tourmente future, tandis que la paix l'entoure. Il ne comprend pas la force sauvage qui gronde en lui, il sait qu'elle vient de Dieu, et il attend son ordre, anxieux, halluciné. La voix de sa mère qui l'appelle lui semble celle de Dieu. Devant sa mère épouvantée, il prophétise la ruine de Jérusalem. Elle le supplie de se taire, elle s'irrite de ses paroles comme d'un sacrilège; et, pour lui fermer la bouche, elle le maudit d'avance s'il répand au dehors ses sinistres songes. Mais Jérémie ne s'appartient plus. Il suit le Maître invisible.
La scène II s'intitule «L'attente».
Sur la grande place de Jérusalem, devant le Temple et le palais du roi, le peuple acclame les envoyés égyptiens, qui sont venus marier au roi Zedekia une fille de Pharaon et contracter alliance contre les Chaldéens. Abimelek le général, Pashur le grand prêtre, et Hananja, le prophète officiel, qui met ses faux oracles au service des passions populaires, surexcitent la foule. Un des plus violents à réclamer la guerre est le jeune Baruch. Jérémie s'oppose au courant furieux. Il condamne la guerre. Aussitôt on l'accuse d'être acheté par l'or de Chaldée. Le faux prophète Hananja célèbre «la sainte guerre, la guerre de Dieu».
—«Ne mêle pas le nom de Dieu à la guerre, dit Jérémie. Ce n'est pas Dieu qui conduit la guerre, ce sont les hommes. Sainte n'est aucune guerre, sainte n'est aucune mort, sainte est seulement la vie».