JÉRÉMIE: «Tu crois en moi, quand moi-même je crois à peine en mes rêves... Tu as fait jaillir mon sang, et versé ta volonté dans la mienne..... Tu es le premier qui croie en moi, le premier-né de ma foi, le fils de mon angoisse...».

Avec des cris de joie, le peuple revient sur la place, il est heureux: il a la guerre! Dans un cortège de fête, le roi paraît, sombre, et l'épée nue. Hananja danse devant, comme David. Jérémie crie au roi: «Jette l'épée, sauve Jérusalem! La paix! La paix de Dieu!» Ses paroles sont couvertes par les clameurs. Il est rejeté du chemin. Le roi pourtant a entendu; il s'arrête, et cherche des yeux celui qui a crié; puis il reprend sa marche et monte au temple, avec l'épée.

Scène III: «Le Tumulte»

La guerre a commencé. La foule attend les nouvelles. Elle bavarde, elle happe au vol les paroles qui lui plaisent, ou bien elle les transforme au gré de ses désirs; et, voulant la victoire, elle l'imagine accomplie. Avec un art très souple, Zweig montre comment une rumeur vague se propage dans l'âme hallucinée de la multitude et devient instantanément plus certaine que la vérité. On se communique, de bouche en bouche, tous les détails, les chiffres de la fausse victoire. Le prophète défaitiste, Jérémie, est bafoué. A l'oiseau de malheur, on apprend que les Chaldéens sont écrasés et que leur roi Nabukadnézar est tué. Jérémie, d'abord muet de saisissement, remercie Dieu de ce qu'il a tourné en dérision ses lugubres prophéties. Puis, devant la stupide arrogance du peuple, qui s'enivre grossièrement de la victoire, sans que l'épreuve lui ait rien appris, il le flagelle de nouvelles menaces:

—«Votre rire durera peu... Dieu le déchirera comme un rideau... Déjà, le messager court, le messager du malheur, il court, il court; ses pas se précipitent vers Jérusalem. Déjà, déjà, le voici proche, le messager de l'effroi, le messager de l'épouvante, déjà le messager est proche...»

Et voici le messager hors d'haleine! Avant qu'il ait parlé, Jérémie tremble d'effroi... «L'ennemi est victorieux. Les Egyptiens ont traité avec lui. Nabukadnézar marche sur Jérusalem»... La foule crie d'épouvante. Au nom du roi, un héraut appelle aux armes. Et Jérémie, le visionnaire trop véridique, autour duquel le peuple effrayé fait le vide, supplie Dieu vainement de le convaincre de mensonge.

Scène IV: «La veille sur les remparts»

La nuit, au clair de lune. Sur les murs de Jérusalem. L'ennemi est au pied. Au loin, Samarie brûle, Gilgal brûle. Deux sentinelles dialoguent; l'une, soldat de métier, ne voit et ne veut pas voir plus loin que sa consigne; l'autre, qui semble un de nos frères d'aujourd'hui, s'efforce de comprendre, et son cœur est accablé:

—«Pourquoi Dieu jette-t-il les peuples les uns contre les autres? N'y a-t-il pas assez d'espace sous le ciel? Qu'est-ce que les peuples?... Qu'est-ce qui met la mort entre les peuples? Qu'est-ce qui sème la haine, quand il y a tant de place pour la vie et tant de pâture pour l'amour? Je ne comprends pas, je ne comprends pas... Dieu ne peut vouloir ce crime. Il nous a donné la vie pour vivre... La guerre ne vient pas de Dieu. D'où peut-elle venir?»

Il pense que s'il pouvait causer avec un Chaldéen, ils s'entendraient. Pourquoi ne causeraient-ils pas? Il a envie d'en appeler un, de lui tendre la main. L'autre soldat s'indigne: