Scène VI: «Voix de minuit»

Dans la chambre du roi.—Zedekia, à sa fenêtre, regarde la ville au clair de lune. Il envie les autres rois qui peuvent s'entretenir avec leurs dieux, ou qui, par des devins, connaissent leur volonté: «C'est terrible d'être le serviteur d'un Dieu, qui se taît toujours, que personne n'a vu». Il doit donner conseil; mais lui, qui le conseillera?

Cependant, voici ses cinq conseillers intimes qu'il a fait appeler: Pashur, le prêtre; Hananja, le prophète; Imri, l'ancien; Abimelech, le général; Nachum, le publicain. Depuis onze mois, Jérusalem est assiégée. Aucun secours ne vient. Que faire? Tous s'accordent pour tenir. Seul, Nachum est sombre: il n'y a plus de provisions que pour trois semaines. Zedekia demande ce qu'ils penseraient de l'ouverture de négociations avec Nabukadnézar. Ils s'y opposent, sauf Imri et Nachum. Le roi dit qu'un envoyé de Nabukadnézar est déjà venu. On le fait appeler. C'est Baruch. Il énonce les propositions des Chaldéens: Nabukadnézar, admirant la résistance des Juifs, consent à leur laisser la vie, s'ils ouvrent leurs portes; il ne veut que l'humiliation de Zedekia, qui fut roi par sa grâce et qui doit, par sa grâce, le redevenir, après avoir expié. Que Zedekia se courbe devant lui, aille au devant du vainqueur, le joug au cou et la couronne en main! Zedekia s'indigne, et Abimélech le soutient. Les autres, qui se trouvent quittes à bon compte, lui montrent la grandeur du sacrifice. Zedekia, accablé, consent, en abandonnant la couronne à son fils.—Mais Nabukadnézar a d'autres exigences: il veut voir Celui qui est le Maître d'Israël; il veut entrer dans le Temple. Pashur et Hananja se révoltent contre cette prétention sacrilège. On vote; et par suite de l'abstention d'Abimelech, qui est fait, dit-il, pour agir et non pour délibérer, les voix se partagent également, pour et contre. Celle du roi doit trancher. Il demande qu'on le laisse seul, pour méditer. Il serait près de consentir aux conditions des Chaldéens, quand Baruch lui avoue que c'est sous l'inspiration de Jérémie qu'il est allé supplier Nabukadnézar, en faveur de la paix. Zedekia sursaute de colère, à ce nom qu'il voulait étouffer. Jérémie a beau être emprisonné, sa pensée continue d'agir et de crier: «Paix!». L'orgueil exaspéré du roi se refuse à céder devant l'ascendant du prophète. Il renvoie Baruch aux Chaldéens, avec une réponse insultante. Mais à peine Baruch est-il parti, que Zedekia le regrette. En vain essaie-t-il de dormir. La voix de Jérémie remplit sa pensée et le silence de la nuit. Il le fait venir, il lui parle avec calme des propositions de Nabukadnézar, comme si elles n'étaient pas encore repoussées; il cherche à obtenir de lui son assentiment au parti qu'il a choisi; il voudrait ainsi apaiser sa conscience. Mais le prophète lit dans ses plus secrètes pensées. Il gémit sur Jérusalem. Bientôt la frénésie s'empare de lui, en décrivant la destruction; il prédit à Zedekia son châtiment: le roi aura les yeux crevés, après avoir vu tuer ses trois fils. Zedekia, furieux, puis atterré, se jette sur son lit, en pleurant et criant: «Pitié!» Jérémie ne s'interrompt pas, jusqu'à la malédiction finale. Alors, il s'éveille de son extase farouche, brisé comme sa victime. Zedekia, sans colère, sans révolte, reconnaît maintenant la puissance du prophète: il croit en lui, il croit en ses prédictions affreuses:

«Jérémie, je n'ai pas voulu la guerre. J'ai dû la déclarer, mais j'aimais la paix. Et je t'aimais, parce que tu la célébrais. Ce n'est pas d'un cœur léger que j'ai pris les armes.. J'ai beaucoup souffert, sois en témoin, quand le temps sera venu. Et sois auprès de moi, si ta parole s'accomplit».

JÉRÉMIE:—«Je serai auprès de toi, mon frère Zedekia».

Il s'en va. Le roi le rappelle:

—«La mort est sur moi, et je te vois pour la dernière fois. Tu m'as maudit, Jérémie. Maintenant, bénis-moi, avant que nous nous séparions».

JÉRÉMIE:—«Le Seigneur te bénisse et te protège sur tous tes chemins! Qu'Il fasse luire sur toi son visage et te donne la paix!»

ZEDEKIA: (comme en un rêve):—«Et qu'Il nous donne la paix!»

Scène VII: «La détresse suprême»