«Et maintenant, mes compagnons, venez!... Je suis libre de tout, dans le monde, libre de tout Etat (staatenlos), ein deutscher Weltbürger... J'ai la paix! (Ich habe Frieden!)... Venez! Et proclamez ce que déjà vous savez et sentez!... Nous ne voulons pas faire la paix, nous voulons simplement reconnaître que nous l'avons...»
Et, réitérant son cri d'octobre 1914, cet Aufruf an die Europaer,[98] qu'avec lui ses amis A. Einstein, Wilhelm Foerster, et l'écrivain Otto Buek, opposèrent aux paroles de démence des 93, il reprend cet acte de foi en la conscience de l'Europe, une et fraternelle, et il lance son appel à tous les esprits libres, à ceux que Gœthe nommait déjà: «Ihr, gute Europaer...»
20 Octobre 1918.
(Wissen und Leben, Zurich, novembre 1918.)
XXIV
Lettre ouverte au président Wilson
Monsieur le Président,
Les peuples brisent leurs chaînes. L'heure sonne, par vous prévue et voulue. Qu'elle ne sonne pas en vain! D'un bout à l'autre de l'Europe, se lève, parmi les peuples, la volonté de ressaisir le contrôle de leurs destinées et de s'unir pour former une Europe régénérée. Par dessus les frontières, leurs mains se cherchent, pour se joindre. Mais entre eux sont toujours les abîmes ouverts de méfiances et de malentendus. Il faut jeter un pont sur ce gouffre. Il faut rompre les fers de l'antique fatalité qui rive ces peuples aux guerres nationales et les fait, depuis des siècles, se ruer aveuglément à leur mutuelle destruction. Seuls, ils ne le peuvent point. Et ils appellent à l'aide. Mais vers qui se tourner?
Vous seul, Monsieur le Président, parmi tous ceux qui sont chargés à présent du redoutable honneur de diriger la politique des nations, vous jouissez d'une autorité morale universelle. Tous vous font confiance. Répondez à l'appel de ces espoirs pathétiques! Prenez ces mains qui se tendent, aidez-les à se rejoindre. Aidez ces peuples, qui tâtonnent, à trouver leur route, à fonder la charte nouvelle d'affranchissement et d'union, dont ils cherchent passionnément, confusément, les principes.
Songez-y: l'Europe menace de retomber dans les cercles de l'Enfer, qu'elle gravit depuis cinq années, en semant le chemin de son sang. Les peuples, en tous pays, manquent de confiance dans les classes gouvernantes. Vous êtes encore, à cette heure, le seul qui puisse parler aux unes comme aux autres—aux peuples, aux bourgeoisies, de toutes les nations—et être écouté d'elles, le seul qui puisse aujourd'hui (le pourrez-vous encore demain?) être leur intermédiaire. Que cet intermédiaire vienne à manquer, et les masses humaines, disjointes, sans contrepoids, sont presque fatalement entraînées aux excès: les peuples à l'anarchie sanglante, et les partis de l'ordre ancien à la sanglante réaction. Guerres de classes, guerres de races, guerre entre les nations d'hier, guerre entre les nations qui viennent de se former aujourd'hui, convulsions sociales, aveugles, ne cherchant plus qu'à assouvir les haines, les convoitises, les rêves forcenés d'une heure de vie sans lendemain...
Héritier de Washington et d'Abraham Lincoln, prenez en main la cause, non d'un parti, d'un peuple, mais de tous! Convoquez au Congrès de l'Humanité les représentants des peuples! Présidez-le de toute l'autorité que vous assurent votre haute conscience morale et l'avenir puissant de l'immense Amérique! Parlez, parlez à tous! Le monde a faim d'une voix qui franchisse les frontières des nations et des classes. Soyez l'arbitre des peuples libres! Et que l'avenir puisse vous saluer du nom de Réconciliateur!