*
* *
Courage, frères du monde! Il y a des raisons d'espérer, malgré tout. Les hommes, qu'ils le veuillent ou non, marchent vers notre but,—même ceux qui s'imaginent qu'ils lui tournent le dos. En 1887, en un temps où semblaient triompher les idées de démocratie et de paix internationales, causant avec Renan, j'entendais prédire à ce sage: Vous verrez venir encore une grande réaction. Tout paraîtra détruit de ce que nous défendons. Mais il ne faut pas s'inquiéter. Le chemin de l'humanité est une route de montagne: elle monte en lacets, et il semble par moments qu'on revienne en arrière. Mais on monte toujours.
Tout travaille à notre idéal, même ceux dont les coups s'efforcent à le ruiner. Tout va vers l'unité,—le pire et le meilleur. Mais ne me faites pas dire que le pire vaut le meilleur! Entre les malheureux qui prônent (pauvres naïfs!) la guerre pour la paix (nommons-les bellipacistes) et les pacifiques tout court, ceux de l'Evangile, il y a la même différence qu'entre des affolés qui, pour descendre plus vite du grenier à la rue, jetteraient par la fenêtre leurs meubles et leurs enfants,—et ceux qui passent par l'escalier. Le progrès s'accomplit; mais la nature n'est pas pressée, et elle manque d'économie: la moindre petite avance s'achète par un gaspillage affreux de richesses et de vies[6]. Quand l'Europe arrivera tardivement, rechignante, comme une rosse rétive, à se convaincre de la nécessité d'unir ses forces, ce sera l'union hélas! de l'aveugle et du paralytique. Elle parviendra au but, saignée et épuisée.
Mais nous, il y a longtemps que nous vous y attendons, il y a longtemps que nous avons accompli l'unité, âmes libres de tous les temps, de toutes les classes, de toutes les races. Des lointains de l'antiquité d'Asie, d'Egypte et d'Orient, jusqu'aux Socrates et aux Luciens modernes, aux Morus, aux Erasme, aux Voltaire, jusqu'aux lointains de l'avenir, qui retournera peut-être, bouclant la boucle du temps, à la pensée d'Asie,—grands ou humbles esprits, mais tous libres, et tous frères, nous formons un seul peuple. Les siècles de persécutions, d'un bout de la terre à l'autre, ont lié nos cœurs et nos mains. Leur chaîne indestructible est l'armature de fer qui tient la molle glaise humaine, cette statue d'argile, la Civilisation, toujours prête à crouler.
(Le Carmel, Genève, décembre 1916).
III
Aux peuples assassinés
Les horreurs accomplies dans ces trente derniers mois ont rudement secoué les âmes d'Occident. Le martyre de la Belgique, de la Serbie, de la Pologne, de tous les pauvres pays de l'Ouest et de l'Est foulés par l'invasion, ne peut plus s'oublier. Mais ces iniquités qui nous révoltent, parce que nous en sommes victimes, voici cinquante ans,—cinquante ans seulement?—que la civilisation d'Europe les accomplit ou les laisse accomplir autour d'elle.
Qui dira de quel prix le Sultan rouge a payé à ses muets de la presse et de la diplomatie européennes le sang des deux cent mille Arméniens égorgés pendant les premiers massacres de 1894-1896? Qui criera les souffrances des peuples livrés en proie aux rapines des expéditions coloniales? Qui, lorsqu'un coin du voile a été soulevé sur telle ou telle partie de ce champ de douleur,—Damaraland ou Congo—a pu en supporter la vision sans horreur? Quel homme «civilisé» peut penser sans rougir aux massacres de Mandchourie et à l'expédition de Chine, en 1900-1901, où l'empereur allemand donnait à ses soldats, pour exemple, Attila; où les armées réunies de la «Civilisation» rivalisèrent entre elles de vandalisme contre une civilisation plus ancienne et plus haute[7]? Quel secours l'Occident a-t-il prêté aux races persécutées de l'Est européen: Juifs, Polonais, Finlandais, etc[8]? Quelle aide à la Turquie et à la Chine tentant de se régénérer? Il y a soixante ans, la Chine, empoisonnée par l'opium des Indes, voulut se délivrer du vice qui la tuait: elle se vit, après deux guerres et un traité humiliant, imposer par l'Angleterre le poison qui rapporta en un siècle, dit-on, à la Compagnie des Indes Orientales, onze milliards de bénéfice. Et même après que la Chine d'aujourd'hui eût accompli son effort héroïque de se guérir en dix ans de sa maladie meurtrière, il a fallu la pression de l'opinion publique soulevée pour contraindre le plus civilisé des Etats européens à renoncer aux profits que versait dans sa caisse l'empoisonnement d'un peuple. Mais de quoi s'étonner, quand tel Etat d'Occident n'a pas renoncé encore à vivre de l'empoisonnement de son propre peuple?
«Un jour, écrit M. Arnold Porret, en Afrique, à la Côte d'Or, un missionnaire me disait comment les noirs expliquent que l'Européen soit blanc. C'est que le Dieu du Monde lui demanda: «Qu'as-tu fait de ton frère?» Et il en est devenu blême[9].»