[53] 11 août 1920.
La définition est exacte ; il ne demande jamais aux hommes que ce qu’ils peuvent donner. Mais il leur demande tout ce qu’ils peuvent donner. Et ce tout est beaucoup, quand il s’agit d’un peuple comme celui de l’Inde. Peuple formidable, par son nombre[54], sa durée, et son âme abyssale. Entre ce peuple et Gandhi, dès les premiers contacts, il s’est fait un accord, ils se comprennent sans parler ; Gandhi sait ce qu’il en peut attendre, et ce peuple attend ce que Gandhi va lui demander.
[54] Le cinquième de la population du globe.
Entre les deux, d’abord, cette convention formelle : le Swarâj[55], le Home Rule de l’Inde.
[55] Étymologie : Swa : « Self », soi-même ; Râj : gouvernement. Autonomie. Le mot est aussi vieux que les Vedas ; mais il fut redécouvert et introduit dans le vocabulaire politique par Dadabhai, le maître Parsi de Gandhi.
« Je sais, écrit Gandhi, que le Swarâj est le but de la nation, et non la Non-violence… »
Et il va jusqu’à ajouter cette parole, stupéfiante dans sa bouche :
« J’aimerais mieux voir l’Inde libre par la violence qu’esclave enchaînée à la violence des dominateurs. »
Mais, rectifie-t-il aussitôt, c’est supposer l’impossible : car la violence ne peut délivrer l’Inde ; le Swarâj ne peut être atteint sans les forces de l’âme, qui sont l’arme propre de l’Inde, l’arme d’amour, la force de vérité, — le Satyâgraha[56]. Et le coup de génie de Gandhi a été, en les prêchant à son peuple, de lui révéler sa vraie nature et sa puissance cachée.
[56] Étymologiquement : Satya : juste, droit ; Agraha : essai, tentative ; essai juste. On l’appliqua spécialement à la Non-acceptation de l’injustice. Gandhi le définit (5 novembre 1919) par : « Se tenir à la vérité ; force de vérité ; force d’amour, ou force d’âme » ; et enfin, « triomphe de la vérité par la force d’âme et d’amour ».