[148] The Akali Struggle, paru dans le Swarâjya de Madras et publié séparément, à la date du 12 septembre 1922.
[149] Cf. Manchester Guardian Weekly, 13 octobre 1922.
Le peuple semble avoir mieux gardé la pensée du Mahâtmâ que ceux qui avaient reçu la charge de le guider. On a vu l’opposition qui s’était manifestée, au Comité du Congrès de Delhi, vingt jours avant l’arrestation du Maître. Elle se renouvela, quand le Comité du Congrès se réunit de nouveau, à Lucknow, le 7 juin 1922. Un vif mécontentement régnait, à l’égard du programme de patiente construction et d’attente, imposé par Gandhi ; le désir s’affirma d’en venir à la Désobéissance civile. Une Commission d’enquête fut nommée, pour examiner si la préparation du pays à la Désobéissance était suffisante. Elle fit le tour de l’Inde ; et son rapport, déposé à l’automne, fut décourageant : non seulement il concluait à l’impossibilité actuelle de la Désobéissance, mais la moitié des membres (des hommes d’une foi éprouvée) voulaient qu’on renonçât même aux méthodes gandhistes de Non-coopération, au boycott des fonctions politiques, et qu’un parti Swarâj (Home Rule) se formât, au sein des Conseils du gouvernement, bref que la Non-coopération devînt en fait une opposition parlementaire[150]. Ainsi, la doctrine de Gandhi était battue en brèche, d’un côté par les violents, de l’autre par les modérés.
[150] Lajpat Rai m’a fait observer qu’aucun des membres du Congrès de Lucknow ne croyait en la violence. Tous gardaient leur foi dans le programme constructif de Gandhi ; mais ils voulaient se saisir des Conseils et de l’Assemblée, qui faisaient beaucoup de mal au pays. Ayant été vaincus à Gaya, ils formèrent un parti séparé Swarâj, au sein du Congrès, le 2 janvier 1923. Ils restaient en accord avec Gandhi sur le programme constructif, et ne pouvaient s’entendre avec lui sur la seule question de l’entrée dans les Conseils.
Mais l’Inde protesta. Le Congrès National Indien, dans sa réunion annuelle de fin décembre 1922, à Gaya, réaffirma énergiquement sa fidélité au maître persécuté et sa foi en la doctrine de la Non-coopération. Par 1740 voix contre 890, il rejeta la proposition de participer aux Conseils législatifs[151]. Et finalement, l’unanimité se retrouva pour continuer la grève politique, avec de simples différences de détail dans les méthodes. On écarta seulement un projet de boycott de toutes les marchandises anglaises. Plus hardie comme toujours, la Conférence musulmane du Khilafat avait voté ce boycott, à une forte majorité.
[151] Quant aux éléments révolutionnaires violents, ils étaient peu nombreux à Gaya, et ils n’y jouèrent qu’un rôle de second plan.
C’est à ce point de l’histoire que nous devons interrompre notre récit du grand mouvement gandhiste. Malgré quelques fléchissements inévitables en l’absence du maître et de ses meilleurs disciples, de ses lieutenants (notamment, des frères Ali), comme lui emprisonnés, il a résisté victorieusement à l’épreuve redoutable de la première année sans guide. Et la déception avouée par la presse anglaise, après le Congrès de Gaya, montre bien l’importance de la partie gagnée[152].
[152] Un article de Blanche Watson (Unity, 16 novembre 1922) énumère « les avantages que l’Inde a retirés de sa lutte de résistance non-violente ». Elle assure que les revenus intérieurs de l’Inde ont diminué d’environ 75 millions de dollars, et que le boycott du tissu anglais a fait perdre à l’Angleterre, en une année, 20 millions de dollars. Elle évalue à 30.000 le nombre des Indiens qui étaient, à cette date, emprisonnés, et représente le mécanisme administratif du gouvernement, comme entièrement détraqué. Mais Blanche Watson, fervente admiratrice du Gandhisme, a, sans doute, une tendance inconsciente à en exagérer le succès. D’autres témoignages se montrent moins satisfaits. Ils disent que le mouvement de sacrifice se heurte à l’égoïsme des classes commerçantes et aisées, et que beaucoup de démissions, données dans le premier élan, ont été, depuis, retirées. Il ne serait pas humain de supposer le contraire. Dans toute révolution, beaucoup restent en arrière, ou reviennent sur leurs pas. La question est de savoir si le courant se maintient dans les couches profondes. Voici un témoignage, de l’importance et de l’impartialité duquel il est impossible de douter :
Le Manchester Guardian, dont on connaît l’intelligent libéralisme, mais qui représente de puissants intérêts directement mis en péril par la Non-coopération gandhiste, vient de procéder à une enquête attentive à travers l’Inde. Cette enquête a été publiée en une série d’articles. Malgré le manque de sympathie (bien naturel) qui s’y marque, à l’égard du mouvement indien, et malgré un parti-pris de le déprécier, on sent, d’article en article, à l’inquiétude croissante, la gravité de la situation pour l’Angleterre. Je résume l’article de conclusion, paru le 16 février 1923 (Manchester Guardian Weekly). L’enquêteur veut se persuader que la tactique gandhiste a subi un fort échec et que la Non-coopération doit se réorganiser sur de nouveaux plans. « Mais, ajoute-t-il, l’esprit de Non-coopération reste. C’est partout, sinon le pur Gandhisme, la méfiance du gouvernement étranger et l’ardent désir d’en être débarrassé. Les classes cultivées et les citadins sont imprégnés de cet esprit. Le ryot (paysan) en est touché encore assez superficiellement ; mais les conditions sont telles dans les villages, qu’il finira par être gagné. L’armée paraît encore indemne : mais elle est recrutée dans les villages ; et tôt ou tard, elle suivra le mouvement. C’est souvent chez les meilleurs, même chez les modérés, que cet esprit de Non-coopération est le plus fort. Les modérés ont seulement l’aversion des méthodes révolutionnaires ; mais cette aversion n’est pas partagée par le pays. Le pays sympathise avec la témérité des Non-coopérateurs, plus qu’avec la prudence des modérés. » L’observateur anglais évalue à une dizaine d’années le temps nécessaire à une organisation des paysans indiens, pour en arriver au refus de paiement des taxes et à la révolte. Mais d’ici là, la situation ne cessera d’empirer ; impossible de tenir encore les Indiens par la crainte de la prison : cette crainte n’existe plus chez eux ; il faudra en venir à des mesures coercitives plus dures, et elles ne feront qu’augmenter les haines. « Une seule solution pacifique est possible, s’il y en a encore une » : il faut que l’Angleterre prenne l’initiative du mouvement de réformes indiennes. Non plus des demi-réformes, comme celles qu’on a instituées en 1919 et tenté d’appliquer depuis un an à peine. Elles ne suffisent plus, et le temps presse. Que l’Angleterre réunisse une Convention nationale indienne, où tous les intérêts et toutes les nuances de pensée de l’Inde soient représentés : aussi bien Gandhi et ses disciples que les princes indiens et les capitalistes européens, les Musulmans, les Hindous, les Parsis, les Eurasiens, les Chrétiens, les Intouchables… Que cette Convention prépare une Constitution pour l’Inde autonome à l’intérieur de l’Empire, et qu’elle fixe les étapes d’exécution de ce Home Rule ! Ainsi, et ainsi seulement pourra être conjuré le déchirement de l’Empire.
Je ne sais dans quelle mesure le gouvernement de l’Inde et la bureaucratie anglaise accueilleraient un pareil projet, que le Manchester Guardian, après son correspondant, appuie avec énergie. J’ai quelque peine à croire que Gandhi et les Non-coopérateurs acceptent de s’associer en une même Assemblée, avec les capitalistes européens et indiens ! Mais ce qui paraît sûr, c’est que le Home Rule indien n’est maintenant plus en question. D’une façon ou de l’autre, il est inévitable. Et rien n’est plus frappant que le changement de ton de l’Angleterre à l’égard des Indiens, depuis le commencement de l’action de Gandhi. Le mépris européen pour les Indiens n’est plus. On s’efforce de parler d’eux avec égards, et l’on s’accorde à flétrir les violences maladroites, qui étaient naguère le suprême secours du pouvoir et parfois même le premier. L’Inde a, moralement, vaincu.