Et Tagore l’a redit, en paroles magiques[153] : car sur ce fier principe, Tagore et Gandhi ne sont qu’un :

[153] Lettre du 2 mars 1921, publiée dans la Modern Review, mai 1921.

« … J’espère que croîtra, vigoureux, cet esprit de sacrifice, ce consentement à souffrir… C’est la vraie liberté… Nulle valeur n’est plus haute, — pas même l’indépendance nationale… L’Occident a sa foi inébranlable en la force et en la richesse matérielles : par conséquent, il aura beau crier pour la paix et le désarmement, sa férocité grondera toujours plus fort. Tel un poisson que blesserait la pression de l’eau, et qui voudrait voler : brillante idée ! mais totalement impossible à réaliser pour un poisson. Nous, dans l’Inde, nous avons à montrer au monde ce qu’est cette vérité qui, non seulement rend possible le désarmement, mais le transmue en force. Le fait que la force morale est une puissance supérieure à la force brutale sera prouvé par le peuple qui est sans armes. L’évolution de la Vie montre qu’elle a peu à peu rejeté son formidable fardeau d’armure et une monstrueuse quantité de chair, jusqu’au jour où l’homme est devenu le conquérant du monde brutal. Le jour viendra où le frêle homme de cœur, complètement dégagé de l’armure, prouvera que ce sont les doux qui héritent de la terre. Il est donc logique que Mahâtmâ Gandhi, de corps débile et dénué de toutes ressources matérielles, évoque l’immense pouvoir des doux et humbles, qui attend caché dans le cœur de l’humanité de l’Inde outragée et destituée. Les destinées de l’Inde ont choisi pour allié Nârâyana, et non Nârâyani-senâ, la puissance de l’âme, et non celle du muscle. Elle doit élever l’histoire humaine, du niveau fangeux de la mêlée matérielle aux cimes des batailles de l’esprit… Quoique nous puissions nous abuser, avec les phrases apprises de l’Occident, le Swarâj (Home Rule) n’est pas notre but. Notre combat est un combat spirituel. C’est un combat pour l’Homme. Nous devons émanciper l’Homme des réseaux qu’il a tissés autour de lui, de ces organisations d’Égoïsme national. Il nous faut persuader au papillon que la liberté du ciel vaut plus que l’abri du cocon… Nous n’avons pas de terme pour Nation, dans notre langue. Quand nous empruntons ce mot aux autres peuples, il ne nous va point, car nous devons nous liguer avec Nârâyana, l’Etre suprême ; et notre victoire ne nous donnera rien d’autre que la victoire pour le monde de Dieu… Si nous pouvons défier les forts, les riches, les armés, en révélant du monde la puissance de l’esprit immortel, tout le château du géant Chair s’effondrera dans le vide. Et alors, l’Homme trouvera le vrai Swarâj. Nous, les gueux déguenillés de l’Orient, nous conquerrons la liberté pour toute l’Humanité… »

O Tagore, Gandhi, fleuves de l’Inde qui, pareils à l’Indus et au Gange, embrassez dans votre double étreinte l’Orient et l’Occident, — celui-ci, tragédie de l’action héroïque ; celui-là, vaste songe de lumière, — tous deux ruisselants de Dieu, sur le monde labouré par le soc de la violence, répandez ses semences !

« Notre lutte, déclare Gandhi, a pour fin l’amitié avec le monde entier… La Non-violence est venue parmi les hommes ; et elle restera. Elle est l’Annonciatrice de la paix du monde… »

La paix du monde est loin. Nous n’avons pas d’illusions. Nous avons vu abondamment, au cours d’un demi-siècle, les mensonges, les lâchetés et les cruautés de l’espèce humaine. Ce qui n’empêche point de l’aimer. Car, même chez les plus vils, il y a un nescio quid Dei… Nous n’ignorons rien des fatalités matérielles qui pèsent sur l’Europe du XXe siècle, l’écrasant déterminisme des conditions économiques qui l’enserrent, les siècles de passions et d’erreurs pétrifiées qui constituent autour des âmes de notre temps une croûte dure, que ne peut trouer la lumière. Mais nous connaissons aussi les miracles de l’esprit. Historien, nous avons vu leurs éclairs transpercer des cieux plus sombres que le nôtre. Vivant d’une heure, nous entendons dans l’Inde le tambour de Çiva, « le Maître-Danseur, qui voile son regard dévorant et maîtrise ses pas pour sauver l’univers du retour à l’abîme… »[154]

[154] Extrait de la plus antique invocation à Çiva, dans la pièce Mudrâ-Râkshasa par Vishâkhadatta.

Les Realpolitiker de la violence (révolutionnaire ou réactionnaire) se raillent de cette foi ; et ils montrent ainsi leur ignorance des réalités profondes. Qu’ils se raillent ! J’ai cette foi. Je la vois bafouée ou persécutée en Europe ; et, dans mon propre pays, nous sommes une poignée… (Sommes-nous même une poignée ?…) Mais quand je serais seul à croire, que m’importe ? Le propre de la foi est — loin de nier l’hostilité du monde — de la voir et de croire, — contre elle : c’est encore mieux ! Car la foi est un combat. Et notre Non-violence est le plus rude combat. Le chemin de la paix n’est pas celui de la faiblesse. Nous sommes moins ennemis de la violence que de la faiblesse. Rien ne vaut sans la force : ni le mal ni le bien. Et mieux vaut le mal entier que le bien émasculé. Le pacifisme geignant est mortel à la paix : il est une lâcheté et un manque de foi. Que ceux qui ne croient pas, ou qui craignent, se retirent ! Le chemin de la paix est le sacrifice de soi.

C’est la leçon de Gandhi[155]. Il ne lui manque que la Croix. Chacun sait que, sans les Juifs, Rome l’eût refusée au Christ. Et le British Empire vaut l’Empire Romain. Mais l’élan est donné. L’âme des peuples d’Orient en a été remuée jusqu’en ses profondeurs ; et ses vibrations s’étendent à toute la terre.

[155] Et c’est aussi l’exemple des Conscientious Objectors qui d’Angleterre, essaiment dans tous les pays d’Europe.