Que viendra-t-il après nous? Je vois en idée un être charmant, qui, doué d’un instinct mélodieux, la tête, et l’âme surtout, remplies d’idées musicales, n’osant enfreindre les règles dramatiques qui sont aujourd’hui connues de tous les musiciens, joindra au plus beau naturel une partie des richesses harmoniques de nos jeunes athlètes. Avec plus de certitude que l’enfant d’Abraham, soupirant après l’arrivée de son Messie régénérateur, déjà je tends les bras vers cet être désiré, dont les accents aussi vrais qu’énergiques réchaufferont mes vieux ans[497].
Ce Messie musical, nous le reconnaissons: Grétry, qui l’appelait de ses vœux, ne se doutait pas qu’il était déjà venu. Il avait vécu, il venait de mourir, non loin de lui. C’était Mozart, dont le nom ne paraît pas une fois dans les Essais de Grétry. Il ne faut pas nous en étonner. Hélas! il en est presque toujours ainsi, dans l’histoire de l’art. On vit, les uns à coté des autres, sans se connaître; et c’est quand il n’est plus temps qu’on découvre, morts, ceux qu’on eût tant aimé à connaître vivants.
MOZART
D’APRÈS SES LETTRES[498]
Je viens de relire ses lettres, que M. Henri de Curzon a traduites en français[499], et qui devraient être dans toutes les bibliothèques: car elles n’ont pas seulement un intérêt pour les artistes; elles sont bienfaisantes pour tous. Quand une fois on les a lues, Mozart reste votre ami pour toute la durée de votre vie; et sa chère figure se représente à vous, d’elle-même, aux heures de peine; on entend son bon rire, enfantin et héroïque, et, si triste que l’on soit, on rougit de s’abandonner, en pensant à cette misère si gaiement supportée. Cherchons à ranimer cette belle ombre effacée.
* *
*
La première chose qui frappe en lui, c’est sa merveilleuse santé morale. D’autant plus surprenante, quand on songe à son corps miné par la maladie.—C’est un équilibre presque unique de toutes les facultés: une âme capable de tout sentir et de tout dominer; une raison calme, dont la froideur étonne au milieu des sentiments les plus profonds (la mort de sa mère, son amour pour Constance Weber): une intelligence claire du goût du public et des moyens de succès, qui sait, sans le plier, adapter son orgueilleux génie à la conquête du monde.
Cette santé morale est rarement le don des natures très passionnées, toute passion étant l’excès d’un sentiment. Aussi Mozart a-t-il tous les sentiments; il n’a point de passion:—sauf une; mais elle est terrible: l’orgueil, le sentiment puissant de son génie.
«L’archevêque de Salzbourg vous tient pour un homme pétri d’orgueil»; lui dit un ami. (2 juin 1781.)
Il ne cherche point à s’en cacher. A ceux qui osent toucher à cet orgueil, il répond avec la hauteur républicaine d’un contemporain de Rousseau: «C’est le cœur qui ennoblit l’homme; et si je ne suis pas comte, j’ai peut-être plus d’honneur dans l’âme que bien des comtes; valet ou comte, du moment qu’il m’insulte, c’est une canaille[500].»
«Ce qui est curieux tout de même,—dit-il à deux plaisantins d’Augsbourg qui veulent se moquer de sa croix de l’Éperon d’or,—c’est qu’il m’est plus facile d’obtenir toutes les décorations que vous pouvez recevoir, qu’à vous de devenir ce que je suis[501], même si vous mouriez ou ressuscitiez deux fois.... J’avais chaud de rage et de colère...» (16 octobre 1777.)