Au delà de Malakoff. Des rues brèche-dents, coupées de terrains vagues qui se perdent dans une campagne douteuse, où fleurissent, entre des clôtures de planches, des cabanes de chiffonniers. Le ciel gris et terne est couché tout de son long sur la terre incolore, dont les flancs maigres fument de brume. L'air est transi. La maison, facile à trouver: elles ne sont que trois, de ce côté de la rue. La dernière des trois; elle n'a pas de vis-à-vis. Elle est à un étage, avec une petite cour, qu'entoure une palissade, deux ou trois arbustes chétifs, un carré de jardin potager, sous la neige.
Pierre n'a fait aucun bruit, en entrant: la neige amortit ses pas. Mais les rideaux du rez-de-chaussée remuent; et quand il arrive à la porte, la porte s'ouvre, et Luce est sur le seuil. Dans le demi-jour de l'entrée, ils se disent bonjour, d'une voix étranglée; et elle l'introduit dans la première pièce qui sert de salle à manger. C'est là qu'elle travaille; elle a son chevalet installé près de la fenêtre. D'abord, ils ne savent que dire: ils ont beaucoup trop pensé d'avance à cette rencontre; des phrases qu'ils ont préparées, aucune ne veut sortir; et ils parlent à mi-voix, quoiqu'il n'y ait personne à la maison.—C'est justement pour cela. Ils restent assis, à quelques pas l'un de l'autre, les bras raides; et il n'a même pas baissé le col de son manteau. Ils causent du temps froid et de l'heure des trams. Ils sont malheureux de se sentir si bêtes.
Enfin elle fait effort pour lui demander s'il a apporté les photographies; et à peine les a-t-il sorties de sa poche qu'ils se raniment tous deux. Ces images sont des intermédiaires, par-dessus la tête desquels on cause; on n'est plus tout à fait seuls, il y a des yeux qui vous regardent, et ils ne sont pas gênants. Pierre a eu la bonne idée (il n'y a pas mis de malice) de prendre toutes ses photos, depuis l'âge de trois ans; il y en a une qui le représente en petite jupe. Luce rit de plaisir; elle dit à la photo des mots mignards et comiques. Y a-t-il rien de plus doux pour une femme que de voir l'image de celui qui lui est cher, quand il était tout petit? Elle le berce en pensée, elle lui donne le sein; et même, elle n'est pas loin de rêver qu'elle l'a porté! Et puis (elle n'est point dupe), c'est un prétexte bien commode pour dire au tout petit ce qu'on ne peut pas dire au grand. Quand il demande laquelle des photos elle préfère, elle dit, sans hésiter:
—Le cher petit bonhomme...
Qu'il est sérieux, déjà! Presque plus qu'aujourd'hui. Certes, si Luce osait (et justement, elle ose) regarder pour comparer le Pierre d'aujourd'hui, elle verrait dans ses yeux une expression d'abandon et de joie enfantine qui n'est pas chez l'enfant: car les yeux de l'enfant, ce petit bourgeois sous cloche, sont des oiseaux en cage, qui manquent de lumière; et la lumière est venue, n'est-ce pas, Luce?... Il demande, à son tour, à voir les photos de Luce. Elle montre une fillette de six ans, avec une grosse natte, qui serre dans bras un petit chien; et en se revoyant, elle pense avec malice qu'elle n'aimait pas moins alors, ni très différemment; tout ce qu'elle avait de cœur, elle le donnait déjà à son Pierre, à son chien: c'était à Pierre déjà, en attendant qu'il vînt. Elle montra aussi une jeune demoiselle de treize à quatorze ans, qui tortillait son cou avec des airs coquets et un peu prétentieux; par bonheur, il y avait là, toujours, au coin des lèvres, le petit sourire malin, qui avait l'air de dire:
—Vous savez, je m'amuse; je ne me prends pas au sérieux...
Ils avaient tout à fait oublié leur gêne, maintenant.
Elle se mit à esquisser le portrait. Comme il ne devait plus bouger, ni parler que du bout des lèvres, elle fit presque toute la conversation, à elle seule. Son instinct lui faisait peur du silence. Et, comme il arrive aux êtres sincères qui parlent un peu longtemps, elle en vint rapidement à confier des choses intimes de sa vie et de celle des siens, qu'elle n'avait nullement l'intention de raconter. Elle s'entendait parler, avec étonnement; mais il n'y avait plus moyen de reprendre pied: le silence même de Pierre était comme une pente où le courant coulait...
Elle faisait le récit de son enfance en province. Elle était de la Touraine. Sa mère, de famille aisée, de bonne bourgeoisie, s'était éprise d'un instituteur, fils de fermier. La famille bourgeoise s'opposa au mariage; mais les deux amoureux s'étaient obstinés; la jeune fille avait attendu jusqu'à l'âge légal, pour adresser les sommations. Les siens ne voulaient plus la connaître, depuis le mariage. Le jeune ménage avait vécu des années d'affection et de gêne. Le mari s'exténua à la tâche; et la maladie vint. La femme, courageusement, accepta cette charge de plus; elle travaillait pour deux. Ses parents, s'entêtant dans leur orgueil blessé, se refusaient à rien faire pour lui venir en aide. Le malade était mort, quelques mois avant le début de la guerre. Et les deux femmes n'avaient pas cherché à renouer avec la famille maternelle. Celle-ci eût accueilli la jeune fille, si elle avait fait des avances, qui auraient été reçues comme un mea culpa pour la conduite de la mère. Mais la famille pouvait attendre! On mangerait des pierres, plutôt, à belles dents!
Pierre s'étonnait de la dureté de cœur de ces parents bourgeois. Luce ne le trouvait pas extraordinaire.