Arrivés dans les bois, ils se tinrent par la main. Les premiers jours de printemps sont un vin nouveau qui monte à la tête. Le jeune soleil enivre du jus de sa vigne tout pur. Sur les bois dépouillés encore, plane la lumière; et à travers les branches nues, l'œil bleu du ciel fascine et endort la raison... À peine s'ils tentèrent d'échanger quelques mots. Leur langue se refusait à continuer la phrase commencée. Leurs jambes étaient molles et marchaient à regret. Sous le soleil et le silence des bois, ils chancelaient. La terre les attirait. Se coucher sur la route. Se laisser emporter sur la jante de la grande roue des mondes...
Ils grimpèrent sur le talus de la route, entrèrent dans un taillis et, sur les feuilles mortes où pointaient les violettes, côte à côte, ils s'étendirent. Les premiers chants d'oiseaux et l'ébrouement lointain du canon se mêlaient aux cloches des villages qui annonçaient la fête du lendemain. L'air lumineux vibrait d'espoir, de foi, d'amour, de mort. Malgré la solitude, ils parlaient à mi-voix. Leur cœur était oppressé: de bonheur? ou de peine? Ils n'auraient su le dire. Ils étaient submergés par le rêve. Luce, immobile, allongée, les bras le long du corps, les yeux ouverts, absorbés et regardant le ciel, sentait monter en elle une souffrance cachée que, depuis le matin, afin de ne pas troubler la joie de la journée, elle s'efforçait de chasser. Pierre posa la tête sur les genoux de Luce, dans le creux de sa robe, comme un enfant qui dort, la figure blottie contre la chaleur du ventre. Et Luce, sans parler, de ses mains caressait les oreilles, les yeux, le nez, les lèvres du bien-aimé. Chères mains spirituelles, qui, comme dans le conte de fées, semblaient avoir de petites bouches au bout des doigts! Et Pierre, clavier intelligent, devinait, aux petites ondes qui couraient sous les doigts, les émotions qui passaient dans l'âme de l'amie. Il l'entendit soupirer, avant qu'elle eût soupiré. Luce s'était soulevée, le corps penché en avant, et, le souffle oppressé, elle gémit à mi-voix:
—Ô Pierre!
Pierre, saisi, la regardait.
—Ô Pierre! Qu'est-ce que nous sommes?... Qu'est-ce qu'on veut de nous?... Qu'est-ce que nous voulons?... Qu'est-ce qui se passe en nous?... Ce canon, ces oiseaux, cette guerre, cet amour... ces mains, ce corps, ces yeux... Où est-ce que je suis?... et qu'est-ce que je suis?...
Pierre, qui ne lui connaissait pas cette expression d'égarement, voulut la prendre dans ses bras. Mais elle le repoussa:
—Non! Non!...
Et, se cachant la figure dans les mains, elle s'enfonça la figure et les mains dans l'herbe. Pierre, bouleversé, suppliait:
—Luce!...
Il approcha la tête, tout près de celle de Luce.