LETTRES

AU PASTEUR AMENDA, EN COURLANDE[90]

Mon cher, mon bon Amenda, mon ami de tout cœur, avec une émotion profonde, avec un mélange de douleur et de joie j’ai reçu et lu ta dernière lettre. A quoi puis-je comparer ta fidélité, ton attachement envers moi! Oh! cela est bien bon, que tu me sois toujours resté si ami. Oui, j’ai mis ton dévouement à l’épreuve, et je sais faire la distinction de toi et de tous les autres. Tu n’es pas un ami de Vienne, non, tu es un de ceux comme le sol de ma patrie a coutume d’en porter! Combien je te souhaite souvent auprès de moi! car ton Beethoven est profondément malheureux. Sache que la plus noble partie de moi-même, mon ouïe, s’est beaucoup affaiblie. Déjà, à l’époque où tu étais près de moi, j’en sentais les symptômes, et je le cachais; depuis, cela a toujours été pire. Si cela pourra jamais être guéri, il faut attendre (pour le savoir); cela doit tenir à mon affection du ventre. Pour celle-ci, je suis presque tout à fait rétabli; mais pour l’ouïe, se guérira-t-elle? Naturellement, je l’espère; mais c’est bien difficile, car de telles maladies sont les plus incurables. Comme je dois vivre tristement, éviter tout ce qui m’est cher, et cela parmi des hommes si misérables, si égoïstes!...—Entre tous, je puis dire que l’ami le plus éprouvé est pour moi Lichnowsky. Depuis l’année passée, il m’a donné 600 florins: cela et la vente fructueuse de mes œuvres me met en état de vivre sans le souci du pain à gagner. Tout ce que j’écris maintenant, je puis le vendre aussitôt cinq fois, et être bien payé.—J’ai écrit pas mal de choses, ces derniers temps; et puisque j’apprends que tu as commandé des pianos chez..., je veux t’envoyer différentes œuvres dans l’emballage de l’un d’eux, pour que cela te coûte moins cher.

Maintenant, pour ma consolation, est venu ici un homme, avec qui je puis jouir du plaisir de la conversation et de l’amitié désintéressée: c’est un de mes amis de jeunesse[91]. Je lui ai souvent parlé de toi, et je lui ai dit que, depuis que j’ai quitté ma patrie, tu es un de ceux que mon cœur a élus.—Lui non plus n’aime pas le...[92]. Il est et reste trop faible pour l’amitié. Je le regarde, lui et..., comme de purs instruments, dont je joue, quand il me plaît: mais ils ne peuvent être jamais de nobles témoins de mon activité, pas plus qu’ils ne peuvent vraiment participer à ma vie; je les taxe seulement d’après les services qu’ils me rendent. Oh! comme je serais heureux, si j’avais tout l’usage de mon ouïe! Je courrais alors vers toi. Mais je dois rester à l’écart de tout; mes plus belles années s’écouleront sans que j’aie accompli tout ce que mon talent et ma force m’auraient commandé.—Triste résignation, où je dois me réfugier! Sans doute, je me suis proposé de me mettre au-dessus de tous ces maux; mais comment cela me sera-t-il possible? Oui, Amenda, si dans six mois mon mal n’est pas guéri, j’exige de toi que tu laisses tout, et que tu viennes auprès de moi; alors je voyagerai (mon jeu et ma composition souffrent encore très peu de mon infirmité; c’est seulement dans la société qu’elle est le plus sensible); tu seras mon compagnon: je suis convaincu que le bonheur ne me manquera pas; avec quoi ne pourrais-je pas me mesurer maintenant! Depuis que tu es parti, j’ai écrit de tout, jusqu’à des opéras et de la musique d’église. Oui, tu ne refuseras pas; tu aideras ton ami à porter son mal, ses soucis. J’ai aussi beaucoup perfectionné mon jeu de pianiste, et j’espère que ce voyage pourra aussi te faire plaisir. Après, tu resteras éternellement auprès de moi.—J’ai reçu exactement toutes tes lettres; si peu que j’y aie répondu, tu m’as toujours été présent, et mon cœur bat pour toi avec la même tendresse.—Ce que je t’ai dit de mon ouïe, je te prie de le garder comme un grand secret, et de ne le confier à personne, quel qu’il soit.—Écris-moi très souvent. Tes lettres, même quand elles sont si courtes, me consolent et me font du bien. J’en attends bientôt une autre de toi, mon bien cher.—Je ne t’ai pas envoyé ton quatuor[93] parce que je l’ai tout à fait remanié, depuis que je commence à savoir écrire convenablement des quatuors: ce que tu verras, quand tu les recevras.—Maintenant, adieu, cher bon! Si tu crois que je puisse faire pour toi quelque chose qui te soit agréable, il va de soi que tu dois le dire à ton fidèle L. v. Beethoven, qui t’aime sincèrement.

AU DOCTEUR FRANZ GERHARD WEGELER

Vienne, 29 juin (1801).

Mon bon cher Wegeler, combien je te remercie de ton souvenir! Je l’ai si peu mérité, si peu cherché à le mériter; et pourtant tu es si bon, tu ne te laisses rebuter par rien, même par mon impardonnable négligence; tu restes toujours le fidèle, bon, loyal ami.—Que je puisse t’oublier, vous oublier, vous tous qui m’avez été si chers et si précieux, non, ne le crois pas! Il y a des moments où je soupire après vous, où je voudrais passer quelque temps auprès de vous.—Ma patrie, la belle contrée où je vis la lumière du monde, m’est toujours aussi clairement et nettement présente que lorsque je vous ai quittés. Ce sera un des plus heureux instants de ma vie, que celui où je pourrai vous revoir et saluer notre père le Rhin.—Quand cela sera, je ne puis encore te le dire avec exactitude.—Du moins, je veux vous dire que vous me retrouverez plus grand: je ne parle pas de l’artiste, mais aussi de l’homme, qui vous semblera meilleur, plus accompli; et si le bien-être n’a pas un peu augmenté dans notre patrie, mon art doit se consacrer à l’amélioration du sort des pauvres....

Tu veux savoir quelque chose de ma situation: eh bien, cela ne va pas trop mal. Depuis l’an passé, Lichnowski, qui (si incroyable que cela puisse te paraître, même quand je te le dis) a toujours été et est resté mon ami le plus chaud—(il y a bien eu de petites mésintelligences entre nous; mais elles ont affermi notre amitié),—Lichnowski m’a versé une pension de 600 florins, que je dois toucher, aussi longtemps que je ne trouverai pas de position qui me convienne. Mes compositions me rapportent beaucoup, et je puis dire que j’ai plus de commandes que je n’y puis satisfaire. Pour chaque chose, j’ai six, sept éditeurs, et encore plus, si je veux m’en donner la peine. On ne discute plus avec moi: je fixe un prix, et on le paie. Tu vois comme c’est charmant. Par exemple, je vois un ami dans le besoin, et ma bourse ne me permet pas de lui venir en aide: je n’ai qu’à me mettre à ma table de travail; et, en peu de temps, je l’ai tiré d’affaire.—Je suis aussi plus économe qu’autrefois....

Malheureusement, un démon jaloux, ma mauvaise santé, est venu se jeter à la traverse. Depuis trois ans, mon ouïe est toujours devenue plus faible. Cela doit avoir été causé par mon affection du ventre, dont je souffrais déjà autrefois, comme tu sais, mais qui a beaucoup empiré; car je suis continuellement affligé de diarrhée, et, par suite, d’une extraordinaire faiblesse. Frank voulait me tonifier avec des reconstituants, et traiter mon ouïe par l’huile d’amandes. Mais prosit! cela n’a servi à rien; mon ouïe a toujours été plus mal, et mon ventre est resté dans le même état. Cela a duré ainsi jusqu’à l’automne dernier, où j’ai été souvent au désespoir. Un âne de médecin me conseilla des bains froids; un autre, plus avisé, des bains tièdes du Danube: cela fit merveille; mon ventre s’améliora, mais mon ouïe resta de même, ou devint encore plus malade. Cet hiver, mon état fut vraiment déplorable: j’avais d’effroyables coliques et je fis une rechute complète. Je restai ainsi jusqu’au mois dernier, où j’allai voir Vering; car je pensai que mon mal réclamait plutôt un chirurgien, et, du reste, j’ai toujours eu confiance en lui. Il réussit à couper presque complètement cette violente diarrhée; il m’ordonna des bains tièdes du Danube, dans lesquels il me faisait verser une fiole de liqueurs fortifiantes; il ne me donna aucune médecine, sauf, depuis quatre jours environ, des pilules pour l’estomac et une sorte de thé pour les oreilles. Je m’en trouve mieux et plus fort; il n’y a que mes oreilles qui bruissent et mugissent (sausen und brausen) nuit et jour. Je puis dire que je mène une vie misérable. Depuis presque deux ans, j’évite toute société, parce que je ne puis pas dire aux gens: «Je suis sourd». Si j’avais quelque autre métier, cela serait encore possible; mais dans le mien, c’est une situation terrible. Que diraient de cela mes ennemis, dont le nombre n’est pas petit!