Wegeler.

Coblentz, 29 décembre 1825.

Cher Beethoven, depuis si longtemps cher! C’était mon désir que Wegeler vous écrivît de nouveau.—Maintenant que ce désir est accompli, je crois devoir ajouter encore deux mots,—non pas seulement pour me rappeler davantage à votre souvenir, mais pour renouveler la demande pressante si vous n’avez donc plus aucun désir de revoir le Rhin et votre lieu de naissance—et de faire à Wegeler et à moi la plus grande des joies. Notre Lenchen vous remercie de tant d’heures heureuses;—elle a tant de plaisir à entendre parler de vous;—elle sait toutes les petites aventures de notre joyeuse jeunesse à Bonn,—de la brouille et du raccommodement.... Comme elle serait heureuse de vous voir!—La petite n’a malheureusement aucun talent pour la musique; mais elle a tant fait, avec tant d’application et de persévérance, qu’elle peut jouer vos sonates, variations, etc.; et comme la musique reste toujours le plus grand délassement pour Weg., elle lui procure ainsi maintes heures agréables. Julius a du talent pour la musique, mais jusqu’à présent il était négligent;—depuis six mois, il apprend le violoncelle avec plaisir et joie; et, comme il a à Berlin un bon professeur, je crois qu’il fera encore des progrès.—Les deux enfants sont grands et ressemblent au père,—aussi pour la belle et bonne humeur que Weg., grâce à Dieu, n’a pas encore tout à fait perdue.... Il a un grand plaisir à jouer les thèmes de vos variations; les anciens ont la préférence, mais souvent il joue un des nouveaux avec une incroyable patience.—Votre Opferlied est placé au-dessus de tout; jamais Weg. ne va dans sa chambre sans se mettre au piano.—Ainsi, cher Beethoven, vous pouvez voir combien est toujours durable et vivant le souvenir que nous avons de vous.—Dites-nous donc une fois que cela a quelque prix pour vous, et que nous ne sommes pas tout à fait oubliés.—S’il n’était pas si difficile souvent d’accomplir nos plus chers désirs, nous aurions déjà été faire visite à mon frère, à Vienne, pour avoir le plaisir de vous voir;—mais à un tel voyage il ne faut pas penser, maintenant que notre fils est à Berlin.—Weg. vous a dit comment cela va pour nous:—nous aurions tort de nous plaindre.—Même le temps le plus difficile a été meilleur pour nous que pour cent autres.—Le plus grand bonheur est que nous allons bien, et que nous avons de bons et braves enfants.—Oui, ils ne nous ont fait encore aucune peine, et ils sont gais, et de bons petits.—Lenchen a eu seulement un gros chagrin:—c’est quand notre pauvre Burscheid est mort;—une perte nous que tous n’oublierons jamais. Adieu, cher Beethoven, et pensez à nous en toute loyale bonté.

Eln. Wegeler.

BEETHOVEN A WEGELER

Vienne, 7 octobre 1826[97].

Mon vieux ami aimé!

Quel plaisir m’a fait ta lettre et celle de ta Lorchen, je ne puis pas l’exprimer. Certainement j’aurais dû te répondre aussitôt; mais je suis un peu négligent, surtout pour écrire, parce que je pense que les meilleures gens me connaissent sans cela. Dans ma tête je fais souvent la réponse; mais quand je veux la mettre par écrit, le plus souvent je jette ma plume au loin, parce que je ne suis pas en état d’écrire comme je sens. Je me souviens de toute l’affection que tu m’as toujours montrée, par exemple quand tu as fait blanchir ma chambre, et que tu m’as si agréablement surpris. Aussi de la famille Breuning. Qu’on se soit séparé les uns des autres, c’était dans le cours naturel des choses: chacun devait poursuivre le but qu’il s’était désigné, et chercher à l’atteindre; seuls les principes éternellement inébranlables du bien nous ont retenus toujours fermement unis ensemble. Malheureusement, je ne puis pas t’écrire aujourd’hui autant que je voudrais, parce que je suis alité....

J’ai toujours la silhouette de ta Lorchen; (je te le dis) pour que tu voies comme tout ce qu’il y a eu de bon et de cher dans ma jeunesse m’est toujours précieux.

... On dit chez moi: Nulla dies sine linea, et je laisse pourtant la muse dormir; mais c’est pour qu’elle se réveille plus forte ensuite. J’espère encore mettre au monde quelques grandes œuvres; et puis, comme un vieil enfant, je terminerai ma carrière terrestre parmi les braves gens[98].