[19] «Recommandez à vos enfants la vertu; elle seule peut rendre heureux, non l’argent. Je parle par expérience. C’est elle qui m’a soutenu dans ma misère; c’est à elle que je dois, ainsi qu’à mon art, de n’avoir pas terminé ma vie par le suicide.» Et dans une autre lettre, du 2 mai 1810, à Wegeler: «Si je n’avais pas lu quelque part que l’homme ne doit pas se séparer volontairement de la vie, aussi longtemps qu’il peut encore accomplir une bonne action, depuis longtemps je ne serais plus—et sans doute par mon propre fait.»
[20] A Wegeler (Nohl, XVIII).
[21] La miniature de Hornemann, qui est de 1802, montre Beethoven mis à la mode de l’époque, avec des favoris, les cheveux à la Titus, l’air fatal d’un héros byronien, mais cette tension de volonté napoléonienne, qui ne désarme jamais.
[22] On sait que la Symphonie héroïque fut écrite pour et sur Bonaparte, et que le premier manuscrit porte encore le titre: Buonaparte. Sur ces entrefaites, Beethoven apprit le couronnement de Napoléon. Il entra en fureur: «Ce n’est donc qu’un homme ordinaire!» cria-t-il; et dans son indignation, il déchira la dédicace, et écrivit ce titre vengeur et touchant à la fois: «Symphonie héroïque... pour célébrer le souvenir d’un grand Homme.» (Sinfonia eroica... composta per festeggiare il sovvenire di un grand Uomo.) Schindler raconte que dans la suite, il se départit un peu de son mépris pour Napoléon; il ne vit plus en lui qu’un malheureux digne de compassion, un Icare précipité du ciel. Quand il apprit la catastrophe de Sainte-Hélène, en 1821, il dit: «Il y a dix-sept ans que j’ai écrit la musique qui convient à ce triste événement.» Il se plaisait à reconnaître dans la Marche funèbre de sa symphonie un pressentiment de la fin tragique du conquérant.—Il est donc bien probable que la Symphonie héroïque, et surtout son premier morceau, était, dans la pensée de Beethoven, une sorte de portrait de Bonaparte, très différent du modèle, sans doute, mais tel qu’il l’imaginait, et tel qu’il l’eût voulu: le génie de la Révolution. Beethoven reprend d’ailleurs dans le finale de l’Héroïque une des phrases principales de la partition qu’il avait déjà écrite pour le héros révolutionnaire par excellence, le dieu de la Liberté: Prométhée (1801).
[23] Robert de Keudell, ancien ambassadeur d’Allemagne à Rome: Bismarck et sa famille, 1901, traduction française de E.-B. Lang.
Robert de Keudell joua cette sonate à Bismarck, sur un mauvais piano, le 30 octobre 1870, à Versailles. Bismarck disait de la dernière phrase de l’œuvre: «Ce sont les luttes et les sanglots de toute une vie.» Il préférait Beethoven à tout autre musicien, et, plus d’une fois, affirma: «Beethoven convient le mieux à mes nerfs.»
[24] La maison de Beethoven était sise près des fortifications de Vienne, que Napoléon fit sauter après la prise de la ville. «Quelle vie sauvage, que de ruines autour de moi!—écrit Beethoven aux éditeurs Breitkopf et Haertel, le 26 juin 1809;—rien que tambours, trompettes, misères de toute sorte!»
Un portrait de Beethoven, à cette époque, nous a été laissé par un Français qui le vit à Vienne, en 1809: le baron de Trémont, auditeur au Conseil d’État. Il fait une description pittoresque du désordre qui régnait dans l’appartement de Beethoven. Ils causèrent ensemble de philosophie, de religion, de politique, «et surtout de Shakespeare, son idole». Beethoven était assez disposé à suivre Trémont à Paris, où il savait que le Conservatoire exécutait déjà ses symphonies, et où il avait des admirateurs enthousiastes.—(Voir, dans le Mercure musical du 1ᵉʳ mai 1906, Une visite à Beethoven, par le baron de Trémont; publié par J. Chantavoine.)
[25] Ou plus exactement, Thérèse Brunsvik. Beethoven avait fait la connaissance des Brunsvik à Vienne, entre 1796 et 1799. Giulietta Guicciardi était la cousine de Thérèse. Beethoven semble s’être épris aussi, pendant un temps, d’une sœur de Thérèse, Joséphine, qui épousa le comte Deym, puis en secondes noces le baron Stackelberg.—On trouvera les détails les plus vivants sur la famille Brunsvik dans un article de M. André de Hevesy: Beethoven et l’Immortelle Bien-aimée (Revue de Paris, 1ᵉʳ et 15 mars 1910). M. de Hevesy a utilisé, pour cette étude, les Mémoires manuscrits et les papiers de Thérèse, conservés à Mártonvásár, en Hongrie. Tout en montrant l’intimité affectueuse de Beethoven avec les Brunsvik, il remet en question son amour pour Thérèse. Mais ses arguments ne semblent pas convaincants; et je me réserve de les discuter, quelque jour.
[26] Mariam Tenger: Beethoven’s unsterbliche Geliebte, Bonn, 1890.